À titre d’initiation nous avons choisi le parcours d’une journée dans la Vallée des Merveilles. Comme pour toute marche en montagne, il faut savoir choisir ses dates, la Vallée des Merveilles se visite de fin juin à fin octobre, en fonction des conditions météorologiques. Le mont Bego (2 872 m) fascinait les Anciens par la violence des orages qui couronnaient son sommet… Les névés en fin de printemps et les chutes de neige précoces ou tardives sont aussi à prendre en considération. Un équipement de montagne, de bonnes chaussures, en particulier, est nécessaire d’autant plus que pour profiter pleinement de cette sortie, une nuit au refuge ne serait pas superflue à l’aller ou au retour.

Vallée des Merveilles : par deux fois la bien nommée

Outre l’intérêt pour les gravures rupestres, les randonneurs qui découvrent la Vallée des Merveilles pour la première fois sont saisis par le paysage grandiose environnant. Il faut avoir vu au petit matin, le mont Bégo, doré par les premiers rayons du soleil, émerger des mélèzes pour comprendre la vénération des anciens pour cette montagne, lieu de communication privilégié entre eux et le ciel. Les parois de cette haute vallée furent modelées et lissées par les glaciers à l’ère glaciaire qui en se retirant à la fin du quaternaire, ont libéré des chaos rocheux, d’immenses dalles et des parois polies, pages vierges d’un grand cahier à remplir par ces graveurs qui passionnent les archéologues du monde entier.

Sur le chemin qui monte au Mont Bégo (vallée des Merveilles) depuis la baisse de Valmasque et zigzagant entre les barres rocheuses, par temps nuageux en fin d’été.

Les couleurs sont surprenantes car sous l’effet de l’oxydation, la roche a pris des teintes diverses allant de l’ocre jaune, orangé, rouge jusqu’au violet et au vert. L’eau est partout présente sous forme de sources, de torrents, de cascades et de nombreux lacs. Autour de nous, s’élèvent les pics et promontoires dénudés des autres sommets du massif : la cime des Lacs (2510 m), le pic des Merveilles (2659 m), le grand Capelet qui culmine à 2935 m, pour n’en citer que quelques uns. Venir ici une première fois c’est forcément tomber amoureux du lieu et programmer d’autres sorties pour continuer à le découvrir.

Quant à nos propres motivations, elles sont très simples : il n’est pas possible de s’intéresser aux Alpes maritimes sans connaître « les Merveilles » ! Sur un total de 40 000 personnes par an, beaucoup sont dans le même état d’esprit puisque c’est le chiffre officiel de fréquentation donné par le Parc national du Mercantour. Randonner parmi les merveilles de la nature et les roches gravées, classées aux Monuments historiques depuis 1989, c’est du grand bonheur, un moment privilégié « gravé » dans les mémoires …

Approche pédagogique du lieu

Pour en avoir les clés, il suffit de prendre le temps de passer par Tende et visiter le très intéressant musée départemental des Merveilles entièrement consacré aux recherches ethnologiques et archéologiques sur le site rupestre du mont Bégo ainsi que sur les interprétations des gravures. Le parcours très didactique met en scène les connaissances actuelles sur ces hommes qui colonisèrent ce haut pays depuis plus de 5000 ans, sur l’évolution de leurs outils, leur organisation sociale ainsi que sur leurs rites et leurs croyances. Les gravures, contemporaines de l’apparition de l’écriture en Mésopotamie et en Egypte, pourraient être une forme de proto écriture qui correspond à une conception du monde transmise de génération en génération grâce à un code graphique. L’analyse des inscriptions démontre la présence d’une civilisation agro-pastorale rendant un culte à des divinités associées à la terre et à sa fécondité, au taureau et à l’orage.

Des témoignages de vie gravés dans la roche

Les gravures corniformes (représentant le taureau) sont les plus nombreuses. Peut-être est-ce pour cela (les cornes apparentées au diable) que la vallée des Merveilles a eu une aussi mauvaise réputation jusqu’au XIXe siècle. Les noms de lieux sont évocateurs à commencer par l’étymologie de « merveille » dans le sens de sortilège. On peut citer la cime du Diable, le val d’Enfer, la cime de la Maledie (la maudite), la Valmasque (la sorcière), le rocher de l’Abisse (abime) …

Des histoires ont couru dans les villages sur la disparition de personnes ou de troupeaux… Il est néanmoins certain que ces lieux furent le théâtre de rites d’envoutement et de messes noires car on en retrouve des témoignages, gravés sur les roches, depuis le Moyen âge. Pendant les guerres de religions, des protestants se sont cachés dans ces hautes vallées giboyeuses et bien pourvues en eau. De cette époque, date une curieuse gravure représentant un vaisseau avec son équipage…

Le sens des pétroglyphes visibles sur cette roche n’a pas de secret pour notre guide.

La sorcellerie appelle l’exorcisme dont les traces gravées sont toujours visibles : croix, ex voto, dessins d’église, prière inscrite dans la pierre… Tout en marchant, on découvre là un condensé d’histoire à déchiffrer dans un énorme rebus minéral ! On comprend l’intérêt des randonneurs pour la vallée des Merveilles, célèbre dans le monde entier, à tel point que le Parc national du Mercantour a mis en place, à partir de 1999, une réglementation sur la circulation des personnes afin éviter la dégradation des gravures.

La reconnaissance internationale du Parc national du Mercantour dont fait partie le Parc de la vallée des Merveilles est officialisée par son inscription sur les listes indicatives du « Patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO » avec le parc italien voisin auquel il est jumelé : le « Parco naturale Alpi marittime ». Ces deux parcs constituaient, en 1859, la « réserve royale de chasse » du roi Vittorio-Emmanuel…

La flore et la faune dans la vallée des Merveilles

A la belle saison, les alpages en contre bas, à la limite du parc réglementé, sont fréquentés par de superbes vaches blanches piémontaises. Dans la forêt, en montant, on pourrait apercevoir des chevreuils, des cerfs et des sangliers. Plus haut, la chasse étant interdite, les bouquetins et les chamois ne sont pas farouches et prennent parfois la pose devant les photographes…

Notre balade trop automnale ne nous a pas permis d’entendre siffler les marmottes. Il aurait fallu beaucoup de chance pour croiser un lièvre variable habillé de blanc en prévision de l’hiver, un renard trop méfiant des hommes ou une hermine intrépide venant quémander des restes de nourriture devant le refuge. Quant au loup, revenu naturellement d’Italie depuis les années 90, il attise les conversations mais demeure invisible la plupart du temps. Nous avons eu plus de chance avec les oiseaux car la vallée abrite quelques couples d’aigles royaux, au cours de la matinée l’un deux planait en repérage vers les cimes. Notre guide nous a signalé un lagopède alpin avec un plumage blanc de camouflage hivernal trop précoce donc dangereux pour lui avant les premières neiges.

S’attacher les service d’un guide du Parc
permet d’accéder aux gravures

Nous avons beaucoup parlé de la réintroduction du gypaète barbu, exterminé par les hommes au siècle dernier et qui fait l’objet actuellement de toute l’attention des agents du parc pour sa survie, trop rare encore pour que nous puissions en observer un spécimen. Pour la flore, avec plus de deux mille espèces recensées dans le Mercantour dont trente dites endémiques, il faudra revenir faire les photos au printemps et en été. Mais en cette fin d’octobre, parcourir la forêt à travers « les arbres de lumière », ces magnifiques mélèzes, à la parure automnale mordorée est un plaisir visuel inoubliable.

Parcours libres ou accompagnés

Sur place, on peut emprunter librement le sentier balisé du Parc, accessible sans accompagnateur, qui permet de découvrir seul de nombreux signes répartis sur six belles dalles rocheuses facilement identifiables grâce aux panneaux explicatifs qui les accompagnent : « la Dalle surélevée » ; « la Roche de l’éclat » ; « la Roche vandalisée » ;« la Paroi vitrifiée » ; « le Christ ». Ce parcours libre emprunte en partie le GR52 qui traverse le Mercantour. On peut aller ainsi jusqu’au moulage de la stèle du « Chef de tribu », l’original se trouvant au musée des Merveilles de Tende. Les visites accompagnées sont de loin préférables, d’une part pour accéder aux gravures à l’écart du sentier balisé, d’autre part pour bénéficier des compétences des guides accompagnateurs qui suivent régulièrement des stages de formation sur l’avancée des recherches scientifiques concernant le site. Ils aiment faire partager leurs connaissances et sont, en général, des passionnés…

En saison, il y a quatre départs de visites de groupe par jour, il suffit de s’inscrire (coût : 10€ /personne). On peut aussi utiliser les services d’un guide accompagnateur personnel (coût : 180€ la journée quel que soit le nombre de personnes). Nous avions rendez-vous à 7h du matin avec notre accompagnateur sur le parking du lac des Mesches (1400m), sur le D 91 en venant de saint Dalmas de Tende.

Bouquetins et chamois évoluent à leur aise dans ce chaos rocheux.

Ce lac de retenu constitue un important point de départ de randonnée vers les Merveilles. Une piste bétonnée conduit jusqu’à la « Minière » très ancienne mine de plomb et d’argent depuis l’antiquité, en activité jusqu’en 1947. Les bâtiments en pierre de cette exploitation ont actuellement une seconde vie car ils ont été rachetés et restaurés par des anciens salariés de Renault. Aujourd’hui, c’est le siège d’une association de chantiers de jeunes et un refuge très confortable « Neige et soleil » de 140 lits, en chambre double avec cabinet de toilettes.

Adresse à retenir lorsque le refuge du CAF est complet. Après le petit lac de la Minière et une chapelle restaurée par l’association, nous cheminons, dans le vallon de la Minière, sur une piste empierrée partiellement, taillée à flanc de rocher, héritage de l’armée italienne qui l’empruntait pour accéder à ses fortins sur les cimes. Depuis le tracé définitif des frontières franco italiennes de 1947, elle est toujours entretenue mais l’empierrage, au coût élevé (150€ le mètre), n’est refait que sur les passages périlleux.

Elle est indispensable pour les véhicules des agents du Parc ainsi que pour le ravitaillement du refuge des Merveilles. La forêt de mélèzes qui nous entoure a revêtu son or automnal troué par endroit par le vert profond des pins cembros. A 1700 m, une barrière défend l’accès du Parc aux véhicules non autorisés. Un peu plus loin une option se pose : soit continuer sur la piste empierrée (empruntée aussi par les véhicule du Parc) soit s’engager sur le sentier du Val d’Enfer, plus escarpé mais plus rapide.

La montée est magnifique, peu à peu la forêt disparaît pour un environnement minéral à travers moraines et roches polies par le glacier du quaternaire. Arriver à 2000 m, limite de la forêt, la pente est plus faible, ce qui donne le temps de contempler de petits lacs et des tourbières en formation. Après un verrou glaciaire et le lac de Saorgine, sur la gauche, nous arrivons au lac Long Inférieur et au refuge des Merveilles. Il est plus de 10h du matin, un peu de repos, un café chaud et nous profitons des quelques heures de soleil qu’il nous reste (la météo n’étant pas très optimiste) pour visiter la zone réglementée des Merveilles. Grâce à notre guide nous avons pu admirer les principales roches gravées.

Avant de redescendre, une bonne nuit de repos
au refuge des Merveilles s’impose

Nous aurions voulu continuer jusqu’à la Baisse de la Valmasque pour jouir d’une vue unique : le lac du Basto et le mont Clapier (3045 m) au Nord, au Sud Est la vallée de Merveilles avec le mont Bego (2872 m), le Grand Capelet (2935 m), le mont des Merveilles (2720 m) et au Sud : la cime du Diable (2685 m). Malheureusement, nous avons du rentrer plus tôt que prévu au refuge en raison du mauvais temps. Le gardien nous a servi vers 13h un excellent déjeuner, bien conçu en calories, en prévision des trois heures de descente par la piste principale sous une pluie battante. Trempés jusqu’aux os, mais ravis de notre journée d’initiation dans les Merveilles, nous avons repris nos véhicules vers 17h.

Ce qui reste à découvrir

L’idéal, serait de revenir à la belle saison et de monter en fin d’après midi passer la nuit au refuge. La journée pourrait être ainsi consacré pleinement à la découverte du site avec un guide qui nous conduirait sur la gauche du GR®52 voir les «Chiappes » vastes dalles de schiste presque plates, support idéal «des messages aux dieux » envoyés par les anciens et qui demeurent à jamais mémorisés dans la pierre ! Ce circuit inclut le lac des Merveilles et la roche de « l’Autel » avec ses 1339 gravures ! On atteint ensuite un petit col : le pas de l’Arpette (2511 m) pour redescendre vers le lac Long supérieur en empruntant le GR®52. Le secteur de Fontanalba, situé sur le versant oriental du mont Bégo, est autant digne d’intérêt que la vallée des Merveilles et complète la visite. L’itinéraire débute au refuge privé Antonetti au bord de la piste carrossable venant du village de Castérino.

Après avoir laissé les voitures au parking à la limite du Parc, on atteint le refuge en une heure de marche. Ensuite le circuit emprunte la « Voix sacrée » bordée par 280 gravures. Dans la zone réservée aux visites guidées près du lac Vert on peut observer la « roche des Peaux » et la « roche des Guerriers ». Cette randonnée totalise environ cinq heures de marche. Organiser une randonnée sur deux jours avec un circuit sur les deux sites est tout à fait envisageable en garant des voitures à Casterino et d’autres aux Mesches. Dans ce cas, il est souhaitable de commencer la boucle par Casterino et de redescendre par le refuge des Merveilles.

Le GR®52 longe la « Paroi vitrifiée ». Trop accessible, cette roche a subi, au cours des siècles, des dégradations qui rendent illisibles les gravures anciennes.

En procédant ainsi il y a plus à descendre qu’à monter : – Soirée et nuit au refuge privé de Fontanalba (dit aussi Antonetti) (2011 m) suivre les chemins balisés (balises 386 ; 396 ; 397 (2574 m) ; 96 ; 94 Baisse de Valmasque (2549 m) et, à partir de là, descendre sur le refuge des Merveilles (2111 m) en début de soirée. Après cette journée d’environ 9h de marche intensive, il est plus sage de passer une bonne nuit de repos au refuge avant de descendre récupérer les voitures au lac des Mesches. Quelque soit la saison, la vallée des Merveilles est, comme la désignait les anciens, vallée des sortilèges, vallée mystérieuse, d’une ensorcelante beauté qui captive le cœur et l’esprit de tout randonneur qui s’y aventure et n’a plus qu’un désir : la revoir au plus vite…

texte : loretta Jakubovits

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