En 1986, désirant à tout prix connaître le lieu du paradis marin où J.J. Beineix avait tourné les premières scènes de « 37°2 le matin » – dans le film, on voyait des bungalows sur pilotis d’où l’on pêchait, de la terrasse, directement dans la mer – j’ai attendu, à la fin du film, de voir s’inscrire au générique le nom de Gruissan qui m’était totalement inconnu jusqu’alors. Après un détour en pays cathare, j’ai finalement découvert Gruissan aux multiples facettes. Tombée sous son charme, j’y reviens volontiers, suivant avec intérêt son évolution touristique qui en fait actuellement l’une des principales stations balnéaires de la côte languedocienne. Gruissan « la moderne » a su préserver le pittoresque de son passé historique et son environnement exceptionnel.

Une île qui commandait l’entrée de l’étang qui menait au port de Narbonne

Cette situation a donnée son nom à la ville car « grau » signifie entrée en langue d’Oc. L’endroit était déjà un lieu de pêche et de chasse pendant la préhistoire et beaucoup de pointes de flèches ou de harpons en silex ou en quartz ont été retrouvées dans les environs et sont exposées au musée de préhistoire de Narbonne. A l’époque médiévale, l’exploitation des marais salants était une véritable manne financière que se disputaient les puissants : l’évêque de Narbonne, le coseigneur local puis le comte de Narbonne. Au XI° siècle, la prospérité de Gruissan nécessita l’édification, sur le seul gros bloc de calcaire émergeant du littoral, d’une première tour de défense au sommet du village castral, très utile en cas d’incursions de pirates qui écumaient déjà les rivages méditerranéens.

En 1246, l’évêque de Narbonne, Guillaume de Broa, construisit la tour actuelle, au même endroit que la précédente, et restaura l’ancien château en place forte pour en faire, à la fois, une sentinelle face à la mer et un lieu de refuge. Le nom de Barberousse donné à cette tour n’a rien à voir avec la réalité car le célèbre pirate ottoman n’est jamais venu sur les côtes Languedociennes. Pendant des siècles, la peur des barbaresques et les histoires véhiculées par les marins ont donné corps à la légende du personnage venant semer la terreur à Gruissan… Du haut de ses 35 mètres, la tour domine le paysage et de loin on la découvre telle qu’elle était au moyen-âge : un imposant ouvrage militaire, s’élevant au-dessus de la masse compact des toits de tuiles roses des maisons du village serrées en cercle autour de lui (d’où l’appellation technique : en circulade). Il semble toujours prêt à défendre l’accès de Gruissan au milieu de la lagune …

Vue du parvis de la chapelle de Notre-Dame des Auzils : le vieux Gruissan fièrement défendu par son château.

Compte tenu de la topographie ainsi que de l’architecture du village et du château fort, s’emparer de Gruissan relevait de la gageure… Pourtant, la béance de la tour, qui n’est plus que la moitié d’elle même, témoigne du destin mouvementé de Gruissan au cours des guerres de religion, depuis 1562 sous François I° jusqu’en 1632, date à laquelle Richelieu échaudé par le siège de La Rochelle, conseilla à Louis XIII de détruire toutes les places fortes de son royaume. Le fracas des armes se fit encore entendre à Gruissan, à partir de 1635, lorsque la France déclara la guerre à l’Espagne et pendant toute la durée du conflit qui se termina par le traité des Pyrénées en 1659.

Les ruines de la forteresse médiévale se dressent fièrement au-dessus de la ville

La forteresse médiévale n’a plus, dès lors, aucun intérêt et finira délaissée comme carrière de pierre pour la construction des maisons du village à ses pieds. Il faudra attendre 1948 pour obtenir son classement aux Monuments historiques. Venant par la route, on la croirait intacte, parfaitement ronde, et ce n’est qu’en s’approchant, après un changement de direction, qu’on la découvre évidée, coupée dans sa verticalité impressionnante, tranchée à vif dans ses murs d’un mètre cinquante d’épaisseur.

Compte tenu de l’emplacement des fenêtres et de l’empreinte des pierres, elle devait avoir trois niveaux. Parcourir les rues fraîches et ombragées qui montent en colimaçon vers le Château, en prenant le temps de s’arrêter pour admirer ces petites maisons pimpantes bien serrées les unes contre les autres avec, toutefois, un peu de place pour des jardinets minuscules, est une bien jolie promenade avec, en point d’orgue, la découverte à 360 degrés du paysage en atteignant la plate forme de la tour, panorama grandiose au soleil couchant !

À 360° autour de Gruissan

De là haut, on découvre le littoral à perte de vue, les plages, les lagunes et le port de plaisance. A l’est, sur plusieurs kilomètres, s’étendent les immenses plages de Mateille et des Ayguades séparées de la terre par une lagune. Face à nous, la marina de Gruissan, d’une capacité de 1330 postes dont 99 anneaux, s’ouvre, d’abord, sur le plus grand des cinq étangs avant d’accéder à la mer beaucoup plus loin. De l’autre côté de la passe, à l’avant port, sont disposés en quinconce, dans un alignement oblique impeccable, les 1300 chalets en bois sur pilotis qui sont l’une des particularités de Gruissan. Le canal de Grazel sert de séparation entre la plage des Chalets et la plage de Vieille–Nouvelle et longe aussi les salins historiques de l’Ile Saint Martin.

Avec ses 1 500 bateaux, le port de plaisance de Gruissan est l’un des plus importants du Languedoc-Roussillon.

Côté terre, toujours de l’eau, celle du vaste étang face au château ; nous découvrons, ensuite, le vignoble audois, la pinède le long du canal et le massif de la Clape. Celui-ci, d’une superficie de 15 000 hectares, est l’un des plus vastes sites classés du Languedoc-Roussillon, depuis 1973, pour la beauté et la variété des paysages et la biodiversité de sa flore et de sa faune (il est classé Natura 2000).

De nombreux circuits pédestres le sillonnent dont celui, incontournable, de la chapelle des Auzils (durée 2 h 30 ; 7,313 km). Le circuit emprunte, sur son parcours, l’Allée des naufragés plus communément appelée cimetière marin, qui comprend 26 cénotaphes (tombes sans corps) dressés à la mémoire des marins disparus en mer. Au sommet, à 150 m au dessus du niveau de la mer, la Chapelle Notre Dame des Auzils, toute blanche dans son écrin de verdure, vénère Sainte Marie et la remercie des périls auxquels des marins ont échappé après l’avoir implorée – remerciements sous forme de 73 exvoto (classés aux Monuments historiques), dont chacun est une petite merveille d’art naïf.

Se retirer du monde aux Auzils

Depuis cet endroit désert, perdu dans la pinède, le panorama sur le golfe du Lion est unique avec l’horizon comme seule limite. D’un coup d’oeil, l’on découvre les cinq plages de Gruissan, le vieux village et son château dominant les étangs, la ville nouvelle avec son port de plaisance et toute la bande côtière. Décidément l’emplacement de la chapelle est bien choisi ! Cela n’a rien d’étonnant lorsque l’on apprend que ce sont des moines qui édifièrent, au XIe siècle, un prieuré à cet endroit. Une autre congrégation le racheta en 1223, date à laquelle il prit le nom de Notre-Dame des Auzils – nom curieux qui divise les étymologistes sur ses racines occitanes ou latines.

Parce qu’elle était autrefois une île,
Gruissan a toujours vécu tournée vers la mer

La chapelle a subi bien des restaurations mais elle semble dater de 1635 dans sa forme actuelle. Un « jardin de l’ermite » fait partie de la visite. C’est le jardin du dernier ermite qui vécut et mourut dans ces lieux en 1888 : Michel Cyprien. Beaucoup d’autres l’auraient précédé au cours des siècles. Tous des hommes de goût pour avoir choisi de se retirer du monde dans un si bel endroit… Mais le plus émouvant dans ce lieu de prière et de recueillement demeure la lecture des épitaphes gravées sur les cénotaphes du cimetière marin. Ne pouvant toutes les citer, en voici un exemple: « A la mémoire de Jules Mathieu Fournier, né le 22 mai 1851, décédé à bord du « Roucou » le 5 mars 1867, à 30 mile du cap Partivento, atteint par la foudre. Regrets de son père, de sa mère, de ses frères et amis. P.P.L » L’évocation de ces disparus en mer montre à l’évidence que Gruissan, a toujours vécu tournée vers la mer ce qui paraît normal puisqu’elle était une île jusqu’au XIVe siècle.

En 1770, elle possédait 36 tartanes de pêche et, pendant la Révolution, les marins gruissanais ont approvisionnés en blé les magasins de la Marine de Toulon. Les archives montrent que des enfants du pays, enrôlés dans la Marine royale, ont participé à la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. On en retrouve d’autres dans les armées de Bonaparte pendant la campagne d’Egypte. De nos jours, Gruissan compte toujours des marins en activité et la commune est fière de sa tradition de sauvetage en mer, aussi ancienne qu’en Bretagne, sous le pavillon de la SNSM (Société nationale de sauvetage en mer).

Se promener dans les salins

Les salins ont été crées en 1910. Selon les saisons, ils changent de couleur. Les maîtres sauniers, agriculteurs de la mer, par leurs connaissances issues des méthodes ancestrales, transforment l’eau de mer en cristaux de sel. Si, aujourd’hui, on n’y récolte plus que la fleur de sel, joyaux de la production, on y élève aussi des huitres. Une visite s’impose. Les animateurs vous accueilleront à l’écomusée. Grâce à eux, vous saurez tout sur les différentes étapes de la formation du sel et sur le métier de saunier. Ils vous accompagneront pour vous faire découvrir la richesse ornithologique de ce site, où beaucoup d’oiseaux migrateurs font une halte.

Les salins déploient leur palette de couleurs en camaïeu de rouge, dont les nuances changent en fonction du temps et des saisons.

Ils vous présenteront, aussi, la diversité surprenante des espèces végétales qui se développent dans ce milieu saturé de sel. Faire cette balade salée au milieu de 392 hectares entre la mer et l’île Saint-Martin, protégés des coups de mer par une digue de 1,5 km, c’est aller au bout du monde ! Il faut se rappeler qu’au XIXe siècle Gruissan était appelée « Le petit Mont Saint-Michel », Vous pouvez donc vous imaginer à Tombelaine, au milieu de la baie du Mont Saint-Michel, en vous rendant à pied par les marais de Gruissan à l’île de Saint-Martin …

Vivre sur la mer dans un chalet en bois

Mais cessons de rêver et revenons maintenant dans notre Languedoc contemporain pour jeter un coup d’oeil à ces fameux chalets en bois sur pilotis, uniques en leur genre … Même si l’étonnement de la découverte est passé et qu’ils sont, à présent, un peu trop nombreux et surtout un peu trop « bétonnés » pour certains, c’est quand même une curiosité ! Leur origine remonte au tout début du XIXe siècle lorsque des familles narbonnaises venaient avec une charrette tendue de toile de jute (les bourounes) se reposer quelques jours sur la plage avant les vendanges. Ils y prirent leurs habitudes et firent de ces bourounes des abris précaires à demeure. Bientôt des constructions sommaires furent bâties sur le sable, assez vite balayées par les flots.

1300 chalets en bois sur pilotis
dans un alignement oblique impeccable

On connaît le nom du premier « inventeur de chalet sur pilotis » : Louis Boyer, cheminot de son état. Il utilisa tout naturellement des traverses de chemin de fer en guise de pilotis. Son exemple fut rapidement suivi par beaucoup d’autres désirant protéger leurs cabanes des assauts de la mer. Gruissan-Plage développa le phénomène de « cabanisation » à partir de 1920, avec la mode des bains de mer. Le confort y est sommaire, le ravitaillement en eau douce et en vivres ne se fait qu’en fin de semaine avec le retour des hommes et de leurs charrettes… En 1947, le plan à damier, inspiré de principes chers à Le Corbusier, est adopté pour reconstruire les chalets au titre des dommages de guerre. Grâce à cette disposition, les chalets situés en deuxième ou troisième rang ont aussi vue sur mer. Il faut attendre 1954 pour qu’électricité et eau potable alimentent les chalets. En 1977, ils sont, finalement, raccordés au tout à l’égout communal.

Résider dans un chalet, même s’il n’a plus les pieds dans l’eau, est un art de vivre et un bonheur que se partagent jalousement quelques privilégiés.

Cet aménagement a nécessité un rehaussement du sol – à présent, les chalets n’ont plus les pieds dans l’eau. En réalité, pêcher du haut des terrasses en planches comme le faisait Jean-Hugues Anglade dans « 37°2 le matin » n’a jamais été possible… Ces chalets ont tendance à se transformer en vraies maisons avec un rez-de-chaussée aménagé faisant disparaître les pilotis. Une digue longeant la plage protège les habitations des hautes eaux d’hiver. Sacrifiant au confort et à la salubrité, ce lieu s’éloigne progressivement de l’esprit dans lequel il a été conçu mais les vestiges du passé que l’on y rencontre – vieux chalets en bois à restaurer – n’en ont que plus de valeur.

Aimer la mer par-dessus tout…

On l’aura compris, entre Gruissan et la Méditerranée c’est une longue histoire d’amour qui continue sereinement. L’époque des drames de la mer est révolue et il n’y a plus jamais eu de nouveaux cénotaphes au cimetière marin depuis la fin de la dernière guerre. Les bateaux de pêche amarrés au petit port déploient toujours leurs filets au large, pour le plus grand bonheur des clients du marché aux poissons et des restaurateurs locaux.

Ne sont servis dans les assiettes que de délicieux poissons du cru accommodés selon les recettes méditerranéennes. La délicieuse « Zarzuella » espagnole est devenue, par exemple, une spécialité gruissanaise très appréciée. La mer est désormais synonyme de plaisir et de nombreux sports nautiques se pratiquent à Gruissan à commencer par la plaisance à voile ou à moteur.

Dans les lagunes les débutants peuvent s’initier en toute tranquillité à la planche à voile avant de se risquer vers le large. Pour les amoureux des espaces infinis, le paradis c’est la plage la plus à l’ouest de Gruissan, celle de la Vieille Nouvelle, aussi appelée “plage des Salins”. Cette plage est incontestablement la plage la plus sauvage de Gruissan. La nature, aux alentours, se compose essentiellement de dunes dans un milieu naturel sauvegardé. Elle s’étend sur plusieurs kilomètres, l’eau y est propre et claire et le sable très fin. Elle est surtout fréquentée par les fans de planche à voile et de kitesurf ; les baigneurs ne sont pas trop nombreux. Les équipements sportifs et les installations balnéaires y étant bannis, cet endroit préservé se situe à des années lumières des autres plages du Languedoc- Roussillon…

Textes : Loretta Jakubovits

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