La Via Francigena ou le Chemin vers Rome

La Via Francigena, à l’image des chemins de Compostelle fut la grande voie de pèlerinage vers Rome… mais pas seulement. Cette route à l’origine militaire et commerciale, tracée il y a deux mille ans, démarrait à Canterbury en Angleterre, traversait la France, la Suisse et l’Italie. Elle fut empruntée par les empereurs romains et leurs légions, par les commerçants flamands, champenois et toscans assurant les échanges transalpins au Moyen Âge, enfin par les pèlerins se rendant sur le tombeau de Saint-Pierre à Rome. Pour l’heure, cet itinéraire historique est devenu un chemin balisé, fréquenté un peu plus chaque année par des randonneurs ou des pèlerins.

On peut utiliser la Via Francigena pour se rendre à Rome, comme d’autres vont à Compostelle, ou bien n’en parcourir qu’un tronçon pour le plaisir de découvrir la beauté d’une région. La traversée de la Toscane entre San Miniato et San Quirico d’Orcia représente une semaine de randonnée sur l’une des plus belles portions de la Via Francigena.

San Miniato, une belle entrée en matière

La vieille cité commande la vallée de l’Arno depuis sa fondation par les Lombards. Cette position stratégique est aussi bien commode pour le marcheur du XXIe siècle, car San Miniato est relié par bus et par train à Pise et à Florence qui disposent d’aéroports internationnaux et de gares ferroviaires importantes. Coiffant un éperon rocheux, le bourg fortifié de San Miniato abrite de nombreux palais, à l’instar du Municipio aux murs couverts de fresques. L’église romane du Duomo exhibe une façade incrustée de majolique. En revanche, le château n’est plus que ruine. Il est temps de se mettre en route.

Fondé par les Lombards, le bourg fortifié de San Miniato
domine la vallée de l´Arno.

La première étape jusqu’à Gambassi Terme donne le ton. La plupart du temps, nous suivons des chemins blancs jalonnées de térébinthes qui nous protègent du soleil. Autour, ce ne sont que champs de vignes et d’oliviers cernant de riches fermes où sont produits le chianti et l’huile d’olive. Le parcours est vallonné, mais il est praticable par tous, ni fortes montées, ni gros dénivelés à prévoir. Après trois heures de marche, nous passons au pied de la silhouette austère de la Pieve di Coiano, une paroisse isolée qui existait déjà au Moyen Âge et possédait un hôpital accueillant voyageurs et pèlerins. Plus loin, l’église romane Santa Maria a Chianni d’une grande pureté architecturale annonce l’arrivée à Gambassi Terme.

Et San Gimignano apparaît…

San Gimignano, la Manhattan médiévale, n’est qu’à 13 kilomètres de Gambassi Terme, une balade à accomplir plutôt à la fraîche, dans la lumière dorée du soleil levant, lorsque les cyprès sur les flancs des collines scintillent comme des cierges, tandis qu’une brume légère stagne encore dans les vallons. Nous croisons quelques tracteurs, les agriculteurs s’activent dans les champs et autour des vignes. Cette image rurale de la Toscane nous change des photos de décoration ou d’art de vivre haut-de-gamme présentées sur papier glacé pour vanter la région.

San Gimignano se dévoile dans sa totalité à la sortie d’un virage, ceinturée de fortifications et dominée par ses tours dressés vers le ciel. Ces constructions furent érigées au XIIIe siècle par des notables, les grandi, qui désiraient montrer leur toute puissance à leurs rivaux en élevant des tours carrées toujours plus hautes. Cette même folie des grandeurs s’empara des plus riches capitalistes new-yorkais dans les années 1920 à Manhattan qui firent pousser les gratte-ciels comme des champignons. Sur les 72 tours seigneuriales construites à San Gimignano au Moyen Âge, il n’en reste aujourd’hui que treize. Places, églises et Palais font aussi la richesse de la ville, de même que sa gastronomie et son fameux Vernaccia, un vin blanc sublime.

C’est à la fraîche qu’il faut suivre le chemin qui mène vers San Gimignano, car malgré l’ombre des cyprès, le soleil nous dévore.

La place forte circulaire de Monteriggioni

Difficile de quitter San Gimignano sans se retourner maintes fois pour admirer la silhouette de la cité médiévale qui se dresse au-dessus des vignes dans la lumière du matin. Les pistes et les sentiers se frayent un passage à flanc de collines ou dans les vallons au milieu d’une nature toujours aussi généreuse et belle. En chemin, la vieille ville de Colle Val d’Elsa concentre un nombre impressionnant de palais Renaissance. La beauté et le calme sont partout, et pourtant, la Toscane était un horrible champ de batailles, lorsque les cités rivales se livraient des combats incessants par le passé. Ainsi la place forte de Monteriggioni se trouvait aux confins des terres que Florence et Sienne se disputaient. Cet avant-poste siennois entouré de murailles que venaient renforcer quatorze tours fortifiées est évoqué par Dante dans l’Enfer.

De nos jours, le lieu est plus paisible. Sur la place au coeur de la cité fortifiée, les terrasses des deux bars restaurants accueillent les touristes face à la petite église romane Santa Maria Assunta qui possède un refuge où les pèlerins d’autrefois et ceux d’aujourd’hui trouvent le gîte.

Sienne, l’apothéose ou la cerise sur le gâteau

Au départ de Monteriggioni, le balisage de la Via Francigena nous fait découvrir des villages, des fermes imposantes et aussi des châteaux. À l’approche de Sienne, l’impatience gagne le randonneur. La Via Francigena pénètre dans le coeur historique par la Porte Camollia, puis file à travers les ruelles médiévales pour déboucher au final sur la Piazza del Campo. Sa forme de coquille Saint-Jacques et les fêtes du Palio qui s’y déroulent chaque été ont rendu ce lieu magique célèbre dans le monde entier. Il est très émouvant d’y débarquer à pied, même si l’on sent un peu gauche avec ses godillots et son sac-à-dos devant tant d’élégance et de beauté. Le sol incurvé guide naturellement les pas vers le Palazzo Pubblico dominé par la vertigineuse Torre del Mangia où il est impératif de grimper pour découvrir la cité dans son ensemble et la campagne alentour.

La piazza del Campo, si élégante, si majestueuse, si belle…

Dans un rayon de 300 mètres autour de la Piazza del Campo se concentrent les principales richesses de la ville. Pour inventorier tout ce patrimoine, il faudrait marquer un arrêt de deux, trois jours. La grande rivale de Florence mérite bien plus qu’une simple visite au pas de course. Outre les arrêts obligatoires à la Piazza del Campo et au Duomo, il ne faut pas oublier le baptistère San Giovanni derrière la cathédrale, l’Ospedale Santa Maria della Scala, l’ancien hôpital, situé en face du dôme avec sa grande salle du Pèlerin, couverte de fresques réalistes évoquant le quotidien dans ce type d’établissement au Moyen Âge, et puis quantité de musées, d’églises et de Palais gothiques et Renaissance.

En marche vers le Sud de la Toscane

Nous sortons de Sienne tout naturellement par la Porta Romana (la Porte de Rome) en utilisant une petite route très paisible qui nous conduit au coeur de la campagne toscane. Notre avancée vers le Sud se ressent soudain plus fortement. Ici les décors n’ont rien à voir avec ce que nous avons rencontré au nord de Sienne. Des collines pelées nous cernent de toutes parts, pas d’arbres, excepté les champs d’oliviers et les cyprès toujours alignés afin de souligner un chemin desservant une ferme, une chapelle, un cimetière ou départageant des champs. Les chemins blancs se succèdent souvent bordés de centres équestres et de cossues « Agroturismo », des fermes auberges.

Juste après Ponte a Tressa se dresse la Grancia di Cuna, une ferme médiévale fortifiée qui comprenait un hôpital. Elle impressionne par sa grande taille. Juste à côté, l’église Saint-Jacques nous rappelle que la Via Francigena fut une route à double sens et une voie de pèlerinage vers Compostelle pour les pèlerins venant du Sud de l’Italie. Après Ponte d’Arbia, la Via Francigena historique se confond avec le tracé de la célèbre voie romaine Via Cassia.

La Toscane est une région où l’agriculture domine. Cette réalité contraste avec l’image plutôt « chic » de cette région.

Aujourd’hui, le bitume de la Nationale recouvre tout ! Heureusement pour nous, le balisage s’ingénie à emprunter des pistes de terre en nous faisant découvrir en passant la Pieve di Piana, une autre ferme monastère et le village de Buonconvento, le « bon couvent » ceinturé de murailles percées au nord par la Porte de Sienne et au sud par celle de Rome. Des palais aux façades armoriées jalonnent l’artère principale… la Via Francigena. À l’approche de San Quirico d’Orchia, nous traversons des paysages aux reliefs plus accentués et couverts de champs de blé. Les décors et les teintes changent radicalement d’une saison à l’autre affichant une dominante vert tendre au printemps, une blondeur absolue au début de l’été, la fameuse teinte terre de Sienne dès la fin août, après le labourage des champs.

Au plus loin qu’on puisse aller,
les richesses antiques bordent la voie Franginena

San Quirico d’Orcia coiffe le sommet d’une colline qui était déjà occupé à l’époque étrusque. Au Moyen Âge, la cité s’est dotée d’imposantes murailles et de quatorze tours défensives. Elle héberge encore de nombreuses richesses : le Palais Chigi, l’église paroissiale mêlant les styles roman et gothique, un hôpital qui accueillait voyageurs et pèlerins dès le XIIIe siècle (après une restauration récente, il est à nouveau en mesure d’offrir le gîte aux randonneurs de la Via Francigena).

Pour clore cette semaine de randonnée en Toscane, il serait tentant de pousser jusqu’à Bagno Vignoni (à 5 km de S.Quirico) en bordure de la Via Francigena afin de s’offrir une baignade ou tout au moins un bain de pieds réconfortant dans les eaux sulfureuses de la rivière Orcia. Ce site constituait déjà une station thermale reconnue dans l’Antiquité pour les bienfaits de ses eaux jaillissant du sol à 50°C. Au Moyen Âge, voyageurs et pèlerins y faisaient étape pour se reposer des fatigues de la route, au même titre que les « grandi », les nobles florentins, siennois ou autres, comme de Laurent de Médicis.

Ragaillardis, nous pouvons prendre le chemin du retour, à moins de continuer à travers le Latium jusqu’à Rome, à six jours de route et toujours par la Via Francigena… Mais, c’est une autre histoire.

Textes et photos : Jean-Yves Grégoire

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here