Revenons quelques millénaires en arrière. Vers l’an 55 avant J-C, à l’heure où Jules César rédige sa Guerre des Gaules, le petit pays de l’Avesnois incarne exactement ce qu’on appelle alors « la Gaule chevelue ». Parlant des autochtones, César raconte : « Ils taillaient et courbaient de jeunes arbres ; ceux- ci poussaient en largeur de nombreuses branches ; des ronces et des buissons épineux croissaient dans les intervalles ». Nous sommes au coeur de la Thiérache, cette province ancienne aux frontières de la Belgique. Et forcément, à voir défiler sous nos yeux ces kilomètres de haies et de charmilles sagement entretenues, on se dit que la main de l’homme a œuvré par ici depuis belle lurette.

Nous ne verrons peut-être pas le Clair de lune à Maubeuge comme dans la chanson, mais en poussant juste un peu plus loin vers l’est, nous entrons en Avesnois qui a donné son nom à l’un des plus charmants Parcs naturels régionaux.

Etonnant pays de caches

Entre campagne anglaise et petite Normandie, les paysages printaniers rivalisent de tous les verts de la palette, prairies bocagères, vergers en fleurs, forêts de feuillus, cours d’eau sinueux. Derrière une haie taillée à hauteur d’homme, une enfilade de charmes têtards, un sentier souligné de verdure, une lisière forestière et l’horizon qui se dérobe sans cesse à nos yeux. Les petits villages se dissimulent derrière les charmilles arborescentes, d’où seuls dépassent les clochers campagnards. « Une colline toute en pente douce descendait vers la Sambre, ci-dessus nommée ; en face de l’autre côté, naissait une pente semblable […] tandis que la partie supérieure de la colline était garnie de bois assez épais ». Amusant de penser que l’Avesnois de Jules César ressemblait à celui d’aujourd’hui.

Au détour des épaisses haies bocagères surgissent de petites chapelles en briques typiques de l’Avesnois.

Insensiblement, les parcelles se réduisent, les haies se multiplient, nous voici au coeur du bocage avesnois pure souche. Alanguies dans les prairies, des troupeaux de Belles Bleues du Nord, les vaches locales. Ici ou là, une jolie barrière de bois semble posée sur l’herbe pour la déco, tellement plus pimpante qu’une clôture barbelée. Au printemps, l’herbe se pique de corolles blanches et jaunes, anémones Sylvie et ficaires. Aux approches d’Obrechies, voici le pays des « caches », univers feutré de petits sentiers bocagers bordés de haies si rapprochées qu’ils deviennent tunnels de verdure. Labyrinthe luxuriant que se partagent l’aubépine, l’églantier, le sureau, le prunellier, le cornouiller, le noisetier, mais aussi petits chênes et érables champêtres autour desquels s’enroule le chèvrefeuille, la clématite, le lierre et le liseron.

Haies plessées à l’ancienne

Ici les haies sont taillées tous les ans, et ça se voit. Au Moyen Age, elles étaient plessées, c’est-à-dire tressées à la base pour empêcher le passage des animaux domestiques. Au gré de la balade, on en trouvera encore quelques-unes, ancêtres du barbelé renvoyant à des savoir-faire et des pratiques en passe d’être oubliés. Les haies bocagères sont un véritable repaire pour les lièvres, lapins de garenne, perdrix, grives, faisans, chevreuils, mais aussi hérissons, musaraignes, fouines et belettes, sans oublier certains rapaces nocturnes qui apprécient l’ombre des vieux têtards caverneux.

Les vertes prairies sont une richesse fort appréciée de la race bovine, Bleues du Nord locales et autres.

En outre, l’Avesnois héberge quelques espèces animales qu’on ne rencontre nulle part ailleurs dans le Nord, martre des pins, chat forestier ou cerf élaphe. A quelques encablures de Solre-le-Château, la haie d’Avesnes forme une impressionnante muraille naturelle qui servit autrefois de rempart face aux envahisseurs du Nord. L’ambiance se fait plus montagnarde, un brin précontinentale, déclinant quelques hautes vallées secrètes qui se métamorphosent parfois en canyons miniature. Résultat, une végétation unique pour la région, sureau à grappes, pâturin de Chaix ou luzule blanchâtre. Vers Liessies, on musarde sur les berges de l’Helpe Majeure et on se glisse sous les frondaisons de la forêt domaniale de l’Abbé ValJoly, souvenir des religieux du monastère de Liessies. Nous sommes au pays de la pierre bleue, qui se combine à la brique pour élaborer d’originales façades. Partout, calvaires, chapelles, oratoires, fontaines, lavoirs, abreuvoirs, pigeonniers jalonnent la campagne. On a recensé plus de 700 oratoires et quelque 200 moulins en Avesnois. On trouve aussi d’innombrables kiosques à danser, car chaque village célèbre ici sa ducasse, la fête locale.

Du ValJoly aux anciennes forges

C’est au ValJoly du côté d’Eppe-Sauvage que l’Avesnois concentre ses plus beaux paysages des Fagnes, pays de pierre et de bois venu remplacer d’anciennes landes marécageuses. Dans le Parc du ValJoly, station départementale touristique , lieu de séjour et d’activités nature, le plan d’eau accueille le grèbe huppé qui amarre son nid flottant à la lisière des roselières ou encore le cingle plongeur, la pie grièche et la cigogne noire, bien moins connue que sa cousine blanche. Sur les contreforts des Ardennes, on suit des sentiers en montagnes russes et on longe des étangs dans la lumière tamisée par les grands feuillus, chênes, hêtres, frênes, charmes et merisiers.

Anciennes forges et essor passé

A l’approche du crépuscule, sort parfois la salamandre en robe noire tachetée de jaune. Vers le sud, les collines prennent de la hauteur, tandis qu’aux confins orientaux de l’Avesnois, le bocage cède parfois le pas aux lois de l’urbanisation. Nées au bord des cours d’eau, des bourgades se sont développées, tirant parti des richesses du sol et du sous-sol. Verreries, forges, industries textiles sont venues s’ajouter aux laiteries, aux carrières et à l’exploitation du bois, nous laissant par endroits un héritage en friche. Autour de Trélon, c’est le domaine de la forêt. Eau vive des rivières ou stagnante des marais, chapelets d’étangs surgissant d’entre les arbres, l’eau est partout. Anor marque l’extrême sud de l’Avesnois. Dès le 15e siècle, des moines y battaient le fer après avoir aménagé des plans d’eau et érigé des moulins. On part sur les traces des anciennes forges et de l’essor passé de l’industrie métallurgique.

Fromage célèbre et légendaire forêt de Mormal

La balade se poursuit entre les deux Helpe, Majeure et Mineure, et sur les berges, les pêcheurs taquinent la truite fario, le brochet et le chabot, ce drôle de carnassier en forme de massue. « Des prairies, des vergers, bordés de roseaux et de plantes aquatiques dévalaient les deux rives de l’eau. Les haies très hautes, s’enroulaient autour des troncs d’ormeaux alignés ». Que Robert-Louis Stevenson ait traversé les Cévennes avec son ânesse Modestine, tout le monde est au courant. Beaucoup moins connu, le voyage en canoë du jeune Anglais vers 1870, depuis Anvers jusqu’à Compiègne. C’est ainsi qu’il est passé tout près d’ici, à Pont-Sur-Sambre, descendant la Sambre puis le canal rejoignant l’Oise. Mais voici Maroilles, patrie d’un célèbre fromage, au coeur d’une petite plaine offrant une jolie respiration entre collines bocagères et hautes frondaisons de la forêt de Mormal, dont le nom semble résonner de quelque légende oubliée …

Située au bord de l’Helpe, l’abbaye de Maroilles fut fondée vers 650.

Ne raconte-t-on pas que Gargantua y aurait son tombeau ? Quoiqu’il en soit, voici le plus vaste massif forestier du Nord – Pas-de-Calais. Alentour, le bocage se fait plaine humide où palpite au bord des rivières le feuillage vif argent des saules, havre de paix pour le héron cendré, la sarcelle d’hiver, le vanneau huppé et le bruant des roseaux. Et de nouveau, le paysage déroule ses haies basses, ses alignements de charmes têtards, ses arbres fruitiers épars, ses guirlandes d’aubépine piquées de baies rouge vif. Au fil du temps, la population agricole change, les dépositaires de ces savoirs anciens disparaissent peu à peu. Dépêchons-nous de profiter de ce pays d’enclosure qu’on dirait fait pour le randonneur à pied …

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