«La pénitentiaire » a profondément marqué l’histoire de la colonisation de l’archipel, d’autant plus qu’une petite partie de la population descend de bagnards libérés. En effet, une fois leur peine purgée, ces derniers sont restés et ont fondé une famille sur place, oubliant parfois la leur, en métropole. Les sites rappelant ces pages d’histoire sont nombreux en Nouvelle- Calédonie.

« Le robinet d’eau sale »

La visite des vestiges pénitentiaires sert de fil conducteur à la randonnée

Le bagne calédonien fut créé en 1863 pour pallier aux problèmes du bagne de Cayenne, au climat trop chaud et humide, ce qui avait tendance à accroître la mortalité des prisonniers et porter préjudice aux conditions de travail. La justice de cette époque « ratissait large » pour remplir les navires allant vers le bagne et on y partait parfois pour de simples faits de vols ou de fraudes ! La rigueur morale de la IIIème République était sans pitié ! Après 4 mois de navigation depuis la métropole, les 250 premiers « Transportés » arrivèrent à Port-de-France (Nouméa) le 9 mai 1864 à bord de L’Iphigénie. A partir de cette date, ce seront 75 convois (soit plus de 21 000 bagnards) qui, jusqu’en 1897, aborderont cette terre afin d’y être oubliés par la société. Ils devenaient alors les « chapeaux de paille » ou les « immatriculés ». Selon l’avenir qui les attendait, ils avaient différentes appellations : les « transportés », les « relégués » ou les « déportés ». Les « Transportés » – les plus nombreux, que l’on appelait aussi « forçats »- étaient condamnés à des peines de travaux forcés allant de 8 années à perpétuité et ce, pour des crimes de droit commun.

Les algériens du Pacifique feront souche

Ils étaient pour la plupart placés au pénitencier de l’île Nou (actuelle presqu’île de Nouville) et travaillaient à la construction de routes et des bâtiments de la colonie. Les « Déportés » quant à eux étaient des condamnés politiques, la plupart ayant participé à la Commune de Paris (1871). C’est pour cette raison qu’ils étaient aussi surnommés les « Communards ». A partir de 1872, plus de 4 000 d’entre eux furent envoyés aux pénitenciers de l’Île des Pins, ou de Ducos (pour les plus dangereux). Les « Communards » obtiendront leur amnistie en 1880, leur permettant ainsi de rejoindre la métropole. Mais certains d’entre eux resteront et « feront souche » dans la colonie. C’est le cas des participants à la révolte des Mokrani de 1871 en Algérie. Malgré une amnistie en 1895, ils seront plusieurs centaines d’« Algériens du Pacifique » à fonder des familles calédoniennes, essentiellement dans la région de Bourail. Et enfin, les « Relégués » ou « récidivistes », surtout issus du prolétariat citadin (ouvriers, mendiants, clochards, journaliers), connaîtront le bagne, à partir de 1885. 3 300 hommes et 450 femmes furent alors envoyés sur l’Île des Pins, à Prony ou La Ouaménie à proximité de Boulouparis. La peine à perpétuité visait ceux déjà condamnés plusieurs fois.

Comme une vengeance à la mémoire des forçats, la végétation a envahi le bagne de l’île des Pins.

Une main d’œuvre bon marché !

Les bagnards étaient employés aux travaux d’intérêts généraux nécessaires à la colonie. Ainsi, on leur doit les gros travaux de remblaiement du centre ville de Nouméa, mais aussi l’exploitation des forêts et l’ouverture de routes nécessaires à cette activité. Parallèlement, ils s’occupaient des constructions et des projets de l’administration pénitentiaire, mais aussi d’intérêts privés. A cette fin, en 1866, le Gouverneur Guillain créa les « Assignés », c’est-à-dire une catégorie de condamnés distingués par leur bonne conduite et qui étaient autorisés à travailler chez les particuliers. En 1875, l’administration put passer officiellement des contrats de travail avec le secteur privé, notamment pour l’exploitation de mines. Les Assignés furent ainsi employés dans les mines de Balade et de Pilou de 1878 à 1886, où dans la mine de Ao, pour des forçats d’origine kabyle. Leur calvaire était sans fin !

A titre d’exemple, « La pénitentiaire » loua, pour un prix dérisoire, au mineur Higginson, 300 forçats et ce… pour 20 ans ! Et comme si cela ne suffisait pas, après avoir effectué leurs peines, les bagnards devaient les « doubler » en étant placés dans des fermes pénitentiaires. Une fois libres (et encore vivants !), on donnait à certains un lopin de terre à exploiter. L’administration pénitentiaire fût donc obligée d’acquérir un important domaine foncier, pris sur les terres Kanakes, et estimé à des centaines de milliers d’hectares. On devine déjà les problèmes que cela va engendrer dans les relations entre Kanaks et la « mère patrie » !

Vite déclarés indésirables

Les concessions seront évaluées à 1 300 environ et les « colons pénaux » seront essentiellement installés du côté de Bourail, La Foa-Farino, Ouégoa et Pouembout. En 1887, la Calédonie comptait dans sa population près de 6 000 libérés du bagne contre 9 000 « colons libres » (c’est-à-dire venus volontairement en Nouvelle-Calédonie). Le nombre des libérés passera même à 9 000 en 1906. Malgré tout, très peu de libérés eurent accès aux concessions car l’administration leur préférait des hommes en cours de peine qu’elle pouvait plus facilement contrôler et exploiter. Partout, ils furent vite déclarés indésirables. Sans argent, sans terre pour les nourrir, ils vivaient une existence misérable et nomade, errant sur les routes à la recherche d’un travail, et souvent contraints de réitérer de nouveaux larcins. Tout concourait à les marginaliser et à ne pas leur offrir la moindre chance de réhabilitation. Les libérés laissèrent, on s’en doute, relativement peu de descendants et officiellement encore moins !

La présence du bagne devint de plus en plus contestée par les colons subissant la concurrence de cette « main-d’oeuvre bon marché ». De plus, l’administration pénitentiaire s’accaparait les meilleures terres ! Un nouveau gouverneur nommé en 1894, Paul Feillet, se déclara contre le « robinet d’eau sale » que constituait la transportation. Elle sera interrompue en 1897, mais des bagnards y finiront quand même leur vie (en 1921, ils étaient encore 2 300 et le dernier d’entre eux est mort à Nouméa en 1933). Les derniers centres pénitenciers seront fermés entre 1922 et 1931 et des descendants de « libérés » resteront quand même installés sur les concessions de leurs ancêtres. Un pan d’histoire de la Nouvelle-Calédonie se fermait… mais aussi un pan de l’histoire de France !

Nouméa et l’île Nou

La chapelle du bagne de Nouville fut construite en 1882, à l’emplacement de l’ancienne église du bagne (1864) qui accueillit les premiers transportés.

L’île Nou, aujourd’hui devenue la presqu’île de Nouville, fut le berceau de l’administration pénitentiaire en raison de sa proximité avec Nouméa et de la décision du gouverneur de Nouvelle- Calédonie d’en faire le dépôt général. Sa situation géographique permettait de garantir la sécurité des habitants de la ville tout en facilitant la garde et la surveillance des détenus. Ainsi, c’est à cet endroit qu’arriva le premier convoi de condamnés. Le pénitencier accueillait les condamnés immatriculés en fonction de leurs antécédents et de leur conduite, qu’ils soient d’un niveau social élevé ou non.

Une balade entre ces vestiges s’impose pour y découvrir, par exemple, le bâtiment des surveillants mariés, dans lequel se trouvait une quinzaine de logements comportant chacun deux ou trois pièces, selon la taille des familles, ainsi qu’un jardin, voire des dépendances. Où bien encore la boulangerie, bâtiment très bien conservé, et qui servait évidemment à la fabrication du pain pour l’ensemble des bagnards et du personnel (soit environ 3 000 personnes à nourrir chaque jour). Un peu plus loin, la petite chapelle du bagne. Après la fermeture du bagne en 1930, elle demeure le seul lieu consacré de Nouville. Restaurée en 1984, elle est aujourd’hui scindée en deux parties : l’ancien presbytère qui est occupé par le C.R.E.I.P.A.C (Centre de Rencontres et d’Echanges Internationaux du Pacifique) et le lieu de culte.

Le cimetière des bagnards et sa stèle construite par les prisonniers à la mémoire de leurs frères «déportés» de la Commune (1871).

Si vous poursuivez votre marche le long de la route, vous remarquerez sans problème la tour qui servait de château d’eau. Enfin le théâtre, construit en 1875 par les transportés, qui fut initialement destiné à devenir une cathédrale. C’est une marche agréable dans un passé encore si proche et si violent. Avec un peu d’imagination, vous vous imaginerez marchant au milieu de ces hommes portant une épaisse tenue de toile blanche et tenant à la main une lourde chaîne les empêchant de courir. Toute une histoire ! Vous pouvez ensuite continuer votre journée selon 2 possibilités : soit vous marchez en direction du large pour arriver à l’anse Kuendu, site abrité des caprices de l’océan où une ferme approvisionnait le bagne. Selon l’heure, vous pourrez profiter du magnifique coucher de soleil et pourquoi pas y faire une séance de baignade. Le fort Tereka se trouve lui aussi tout proche et mérite un détour pour profiter du point de vue. Une autre possibilité consiste à prendre le circuit pédestre qui fait le tour de la presqu’île et d’enchaîner sur une marche dans la ville de Nouméa afin de mesurer l’ampleur des travaux faits par « les chapeaux de paille ». Une très belle marche à travers l’histoire du « caillou » !

Le Bagne-Fortin

Un superbe spectacle « son et lumières » a lieu chaque année au Fort Teremba. Il retrace l’histoire du bagne et la vie de l’époque.

Profitez de vos randonnées du côté de Bourail pour aller voir le Fort de Téremba. Situé sur la commune de Moindou , ce fort fut à la fois un établissement pénitentiaire et un poste militaire. En 1871, le gouverneur Gaultier de la Richerie décide d’ouvrir un centre de colonisation pénale dans la région de La Foa. Le site est retenu en raison de la qualité de sa baie pour le mouillage des bateaux. Les premiers condamnés qui arrivèrent furent triés en fonction de leurs compétences. Maçons, tailleurs de pierre, briquetiers… tous furent mis à contribution pour réaliser les travaux d’aménagements nécessaires à l’installation des militaires et des condamnés : une caserne pour la garnison, des baraquements pour les surveillants et les bagnards, une poudrière, une citerne et une prison. Le campement des condamnés, quant à lui, fut construit avec des matériaux plus légers : murs en torchis et toits en paille.

Progressivement, le centre de colonisation pénale se transforme en un véritable village, avec non seulement la demeure du commandant, mais aussi le poste de télégraphe, les entrepôts, une école, une chapelle, une boulangerie, une briqueterie, un four à chaux et diverses autres bâtisses qui adoucirent un peu le cadre de vie des condamnés. Après l’insurrection Kanake de 1878, le casernement fut entouré d’un mur à meurtrières. Si vous entrez dans le fort, vous verrez un bâtiment cellulaire, un dépôt de munitions, des cuisines, des écuries, le blockhaus central avec un magasin au rez-de-chaussée et la chambre des hommes de troupe à l’étage proche d’une tour de guet : un bagne couplé à un fortin en quelque sorte. Après avoir longtemps été laissé à l’abandon, le fort de Téremba a été réhabilité grâce à l’action de l’association Marguerite de la Foa et une exposition permanente permet de se replonger dans l’histoire des lieux.

Silence magique et oppressant

Vous pouvez également visiter le cimetière des « Kabyles du pacifique », dont l’origine remonte aux événements de la Commune en 1871. A cette époque, les idées des Communards se propagèrent aussi à l’Algérie, département français il faut le rappeler. La répression sera donc également menée de l’autre côté de la méditerranée et conduira des révoltés Kabyles sur le « caillou ». A leur libération, une grande partie d’entre eux s’installera du côté de la vallée de Nessadiou, toute proche. Et puis le cimetière néo-zélandais (pas forcément facile à trouver !) qui accueille les corps de soldats tués dans le Pacifique lors de la seconde guerre mondiale. De même, sur la route de Boulouparis, faites une halte au camp Brun. Ce bagne accueillait les « fortes têtes », souvent dangereux ou récidivistes. Les ruines sont envahies par la végétation mais on peut encore distinguer quelques reliques comme un escalier, quelques murs et anneaux auxquels on attachait les prisonniers. Ne cherchez pas les toits car ceux-ci étaient inexistants afin de mieux surveiller les détenus. L’ambiance est irréelle et le silence qui y règne est à la fois magique et oppressant !

L’île des Pins : un enfer devenu paradis

Cette île, devenue aujourd’hui un véritable petit paradis, va voir se succéder 3 000 Communards de Paris et sera utilisé comme bagne jusqu’en 1912.

Si votre séjour en Nouvelle-Calédonie vous fait aborder l’île des Pins, l’alternance entre marches côtières ou sur les hauteurs, ainsi que la découverte du bagne, sont impératives ! Là encore, l’histoire pourra se vivre, se ressentir au plus profond de votre âme ! Entre 1872 et 1880, plusieurs convois de déportés accostent dans la baie de Kuto. Beaucoup d’entre eux sont des insurgés de la commune de Paris ou des Algériens ayant participé à la grande insurrection de Kabylie de 1871. Malgré leur patriotisme, la France leur reproche leurs idées socialistes, la haine des capitalistes et des hommes d’église. Pour les contenir, la partie ouest de l’île fut transformée en une vaste zone pénitentiaire, répartie en cinq communes. La plus connue est celle d’Ouro, où vous pouvez vous rendre pour une petite marche, à travers des ruines envahies par la végétation tropicale. Si vous y pénétrez (machette obligatoire !) vous apercevrez encore quelques cellules individuelles ou collectives, des barreaux et des anneaux auxquels étaient suspendus les hamacs. Un peu plus en hauteur, se situe le château d’eau qui reste en bon état, grâce à sa rénovation lors des journées du patrimoine.

Si aujourd’hui l’eau vient directement d’un captage, elle provenait à l’époque d’un canal de cinq kilomètres de long, creusé à flanc de colline par les prisonniers. Ils construisirent aussi la route qui longe les cinq anciens villages qui leur étaient destinés et qui sont restés en place après leur libération. Continuez votre randonnée vers le cimetière des déportés et ses 230 sépultures. Non loin de là, se trouve le cimetière des administrés, anciens employés du bagne, avec leurs tombes sculptés dans du corail (attention, il faut demander une autorisation d’accès). Le bagne et son histoire restent très ancrés dans la mémoire des habitants de l’île des Pins.

Mon guide, après une sympathique invitation pour rencontrer sa tribu et déguster le fameux escargot local dénommé Bulime, me fit découvrir, en avant première pour les lecteurs du magazine Balades, un chemin de bagnards. Sa tribu l’a extirpé et fait renaître de la luxuriante végétation qui l’avait recouvert depuis des décennies. Les randonneurs peuvent ainsi marcher sur plusieurs kilomètres à l’ombre d’une forêt tropicale et déboucher sur une petite plage isolée. La vue permet d’apercevoir, noyé dans la brume du pacifique, le sud de la grande terre. Si les hauteurs de l’île vous tentent, lancez-vous dans la facile ascension du pic N’Ga, point culminant de cette île « inoubliable » et continuez votre rêve éveillé !

Le bagne de Prony… où quand la nature se venge !

Si vous voulez prendre le départ du chemin de grande randonnée GR®1.NC, il faut vous rendre au Sud de la Grande Terre, au petit village de Prony. Là bas, l’Océan est une mosaïque faite de rouge, de bleu et de vert. L’eau y est arc en ciel et tranche avec le vert du littoral. Au bout d’une petite route qui mène à un cul-desac, une des premières impressions qui marque le randonneur est… le silence ! Il n’y a plus âme qui vive car la nature a, là aussi, repris ses droits sur ce qui fût un bagne. La présence humaine n’est plus qu’un vague souvenir.

La présence humaine
n’est plus qu’un souvenir

Pourtant, des hommes furent présents dès 1867, pour y installer un village destiné à l’exploitation du bois. Puis le site fut transformé en pénitencier en 1873 et pas moins de 300 condamnés vécurent et travaillèrent sur le site de Prony. Le seul maître des lieux est aujourd’hui un arbre tout droit sorti des contes maléfiques de notre enfance. Il étouffe tout ce qu’il trouve, aussi bien des proies végétales que minérales et ce, jusqu’à les faire disparaître. Ce monstre s’appelle le Banian. Bâtisses, fontaines, murs aux barreaux rouillés par les affres du temps et de la mer, tout est phagocyté par ses racines géantes, comme digéré, comme déporté dans l’oubli.

Tout aurait disparu si, là encore, une association de passionnés ne s’était pas employée à restaurer une partie du village, notamment la poudrière et des caissons en bois visant à punir les indisciplinés (profitez en pour les essayer, on a toujours quelques chose à se reprocher !) Et puis sachez, pour vous aider à supporter la souffrance, qu’un forçat heureux au jeu, y est mort sans divulguer la cachette de son butin. Pour découvrir cet univers, un parcours est balisé et vous pourrez alors remonter le temps en découvrant le cimetière des gardiens du bagne et des colons libres. Leurs tombes, à peine visibles, sont marquées par des coquillages.

Les conditions de détention étaient variables : les forçats étaient enchaînés alors que les déportés simples avaient une certaine liberté de mouvement.

Puis en arpentant des chemins en sous-bois, vous arriverez au cimetière des condamnés et sur un autre vestige du bagne : le traîneau destiné à acheminer les impressionnants troncs d’arbre vers la scierie. Enfin le village historique de Prony s’offrira à vous pour une découverte intemporelle des habitations et des installations pénitentiaires, au bord de la magnifique baie du même nom, ouverte vers le Sud, vers l’île des Pins, vers l’infini océanique. Si le coeur vous en dit, allez vous baigner dans les sources thermales toutes proches. Générant de l’eau à 43°, elles sont au nombre de trois, mais une seule est située sur la terre ferme, à l’embouchure de la rivière des Kaoris. Vous y baigner vous fera le plus grand bien, surtout si vous désirez prendre le départ du GR®NC 1, pour commencer votre grande et majestueuse randonnée en terre calédonienne.

 

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