Le voyage commence à Beaucaire (Belcaïre signifie « belle pierre » ou « beau rocher »), au carrefour de la via Domitia et du fleuve rhodanien. On pense à la foire de Beaucaire, vieille de 500 ans, à la diligence des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, voire au « Souper de Beaucaire », récit d’un certain Bonaparte.

Depuis le massif de l’Aiguille, on s’offre une vue de choix sur l’abbaye troglodytique de Saint-Roman de l’Aiguille, mais aussi sur la confluence du Gardon et du Rhône.

Cavernes pour chasseurs-cueilleurs et ermites

Mais il est temps de se hisser au-dessus du sillon rhodanien, direction le massif de l’Aiguille, cette colline de calcaire endormie dans son paysage de garrigue. Au-dessus de nos têtes, un nuage jaune d’or de grandes brassées de genêts. Chaque année à la fin juillet, le chemin que nous empruntons est pris d’assaut par une cavalcade de gardians comme au coeur de la Camargue. La traditionnelle « Abrivado » vient clôturer les fêtes de la Madeleine avec défilé de chevaux, taureaux, charrettes et vieux vélos, ambiance méridionale garantie ! De tous temps, l’homme habita les lieux. Déjà les premiers chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire s’abritaient dans les grottes et cavernes des environs. Plus tard, le site devint très prisé des ermites en mal de solitude. Etrange sentiment que de parcourir cet ermitage minéral dont les habitants semblent avoir quitté les lieux il y a quelques mois à peine, tandis que seul résonne le chant des criquets. On se glisse entre les parois en « nid d’abeille » qu’on croirait sculptées par quelque artiste céleste, on arpente d’anciennes cellules de moines creusées dans le calcaire. Bois de chênes verts, pinèdes et olivettes essaimées, la garrigue n’est jamais loin.

Pour s’adapter à la sécheresse et ne pas perdre une goutte d’eau, la flore a développé tout un ensemble de stratégies que l’on s’amuse à débusquer. Racines profondes (10 m pour le chêne kermès) et petites feuilles coriaces (chêne vert), feuilles épineuses ou senteurs aromatiques (lavande, thym, sarriette, etc) pour lutter contre l’évaporation et faire fuir les prédateurs, organes de réserve pour emmagasiner l’humidité (bulbes, rhizomes, tubercules). Bref, toutes les techniques sont bonnes.

Dans le sillage du Gardon

Dominant la colline voisine, l’abbaye troglodytique de Saint-Roman de l’Aiguille fut occupée par des ermites disciples de saint Roman vers le 7e siècle avant de devenir abbaye bénédictine. Au Moyen Age, on y venait en pèlerinage pour les reliques de saint Roman et de saint Trophime. De là-haut, le panorama s’ouvre à 360°. A nos pieds, la confluence du Gardon et du Rhône et la basse vallée rhodanienne. Sur l’autre berge, Vallabrègues joue la sécession, seul et unique village du Gard sur la rive gauche du Rhône. Plus loin, le regard embrasse le profil en virgule du Pic Saint-Loup, mais aussi les Cévennes, la Camargue, les Alpilles et le Ventoux. Tournant le dos à la vallée du Rhône, il est temps de mettre nos pas dans le sillage du Gardon. Celui-ci s’étire paresseusement dans la plaine, ponctué de villages qui se méfient terriblement de ses destructrices « gardonnades », crues soudaines d’une rare violence dont la dernière remonte à 2002. Une fois passé Saint-Bonnet-du-Gard, nous approchons du Pont du Gard, monument antique le plus célèbre et le plus visité de France !

Le détour en vaut la chandelle

« C’est à peine si le Colisée, à Rome, m’a plongé dans une rêverie aussi profonde » écrivait Stendhal en 1837, et aujourd’hui encore, on peut se ranger à son avis. Colossale entreprise qui révéla le génie de bâtisseurs des Romains, avec cet aqueduc de 50 km de long pour acheminer l’eau depuis la source de l’Eure jusqu’à Nîmes. A hauteur de Collias, commence le Gardon des gorges sauvages, paysage spectaculaire façonné durant six millions d’années, avec ses parois vertigineuses, ses rochers épars et ses eaux turquoises, où fut d’ailleurs tournée la scène finale du film Le salaire de la peur. Peu de temps après Collias, pourquoi ne pas s’offrir un crochet au fond des gorges, jusqu’à la Baume au coeur d’une réserve où flore et faune sont protégées. La grotte de la Baume Saint-Vérédème fut habitée dès le paléolithique supérieur. Elle abrita notamment un saint ermite venu de Grèce, saint Vérédème, ainsi que saint Gilles de même origine. La remontée jusqu’au GR n’est pas de tout repos, mais le détour en vaut la chandelle. Suite à une succession de miracles, l’ermitage devint par la suite lieu de pèlerinage.

Gardonnenque et villages médiévaux

Plus loin, le chemin poursuit sa route à travers collines et plateaux, là où l’ancienne forêt de chênes s’est effacée avec l’élevage ovin. Oubliés ça et là, de longs alignements de pierres, les clapas, rappellent l’épierrement des champs de jadis qui depuis, sont devenus friches, landes à asphodèles et à chênes kermès. Au-delà, commence la Gardonnenque, piémont cévenol alternant garrigue et collines boisées, coteaux plantés de vignobles, plaines habillées de vergers où les maisons paysannes se font parfois petits châteaux. On traverse de beaux villages médiévaux, tel Vézénobres perché sur sa colline, célébrant les retrouvailles des gardons d’Alès et d’Anduze. Car à l’origine, un Gardon est une rivière qui descend des vallées cévenoles pour former le Gard en se mêlant aux autres. Etape majeure d’une ancienne voie romaine, puis grande halte sur une voie de pèlerinage, la Regordane, Vézénobres se découvre au fil des vieilles rues et des « endrounes » ou passages voûtés.

Monument antique le plus visité de France, le Pont du Gard fait partie d’un aqueduc de 50 km qui révéla le génie de bâtisseurs des Romains, désireux d’acheminer l’eau jusqu’à la cité de Nîmes.

Perchée sur son éperon de colline, la bourgade mérite bien sa reconnaissance parmi les « Villages de caractère », avec ses maisons aux grandes pièces ouvertes voûtées en berceau, construites au 17e siècle où séchaient autrefois les colliers de figues. Le patrimoine architectural compte aussi de belles maisons romanes qui donnèrent son nom à une rue. Fin de la visite en haut du village pour un magnifique panorama sur l’horizon bleuté des Cévennes. Au fur et à mesure de la progression, surgissent les falaises dressées au-dessus du Gardon. Porte d’entrée des Cévennes et porte de sortie du Gardon pour nous, Anduze se déploie en amphithéâtre au pied de la montagne de Saint-Julien, égrenant ses toits rouges et ses façades méridionales colorées. Plus loin, le chemin s’élève, la vigne se fait plus rare, les châtaigniers, hêtres et sapins font leur apparition, tout comme les anciennes terrasses de cultures suivant les courbes de niveau.

Les gorges du Gardon, spectaculaires pour leurs formations rocheuses et leurs eaux turquoises, servirent de décor à la scène finale du film Le salaire de la peur.

Entre crêtes cévenoles et plateaux caussenards

Joliment situé à 600 mètres d’altitude sur un replat à la croisée de deux vallées, la Salindrenque et le Vidourle, voici Colognac où nous rejoignons une draille historique de transhumance, connue sous le nom de collectrice de l’Asclier. Ces chemins ancestraux auraient sans doute été empruntés par les ovins et caprins bien avant leur domestication. Aux approches du massif du Liron, notre chemin emprunte quelque draille millénaire de troupeaux transhumant jusqu’aux verts pâturages de montagne. Nous sommes vraiment au pays de la châtaigneraie, ici en taillis, là en futaies, plus loin en boisements troués de landes. Puis on parcourt de vastes landes forestières, tour à tour tapissées de genêts purgatifs, callunes, genêts à balais. Voici l’Aigoual ou « le pluvieux » en occitan. Si ses pentes sont aujourd’hui couvertes d’un manteau forestier, c’est grâce à Georges Fabre. A la fin du 19e siècle, ce conservateur des Eaux et Forêts du Gard fit reboiser la montagne dénudée, tracer un vaste réseau de routes et de chemins sur le territoire et construire l’Observatoire météo encore en activité aujourd’hui.

Au carrefour de trois vallées

La progression se poursuit au pays du granit, à peine interrompu par quelques minces affleurements de schiste. Autour de nous, deux mondes s’entrechoquent qui se partagèrent jadis la même culture agro-pastorale méditerranéenne. D’un côté, les Cévennes schisteuses alternant crêtes acérées et vallées profondes, de l’autre, les plateaux calcaires des Causses qui parfois, prennent des allures de Far West , véritable pampa version française. Le Causse Noir n’est pas loin, avec ses plateaux battus par les vents, sa pelouse rase piquetée de buis, genévriers et églantiers et ses grandes tables calcaires sculptées de reliefs dolomitiques. Au carrefour de trois vallées, la Jonte, le Bétuzon et la Brèze, Meyrueis ne compte plus ses ponts, bourgade montagnarde dont le nom signifie « au milieu des trois ruisseaux ». Nous voici aux portes d’un autre monde. Aux terrasses des cafés ou entre les allées du marché, s’élève un accent chantant qui ne trompe pas. Pas de doute, on dirait le sud, comme dans la chanson…

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