Uxisama ou « la plus haute », voici l’île la plus éloignée des côtes françaises après la Corse, située à l’extrême ouest de l’Hexagone, à la rencontre de l’Atlantique et de la Manche. Un monde à part, suspendu entre ciel et mer, perpétuellement encerclé d’embruns et de grondements, battu par les vagues et assiégé de violents courants marins, Fromveur et Fromrust. Une histoire imprégnée des récits de naufrages, pénétrée de coutumes étranges et séculaires autour de la mort, où l’on perd ses repères habituels.

Ouessant garde ses vieilles maisons de pierre, avec ses jardinets entourés d’un muret surmonté de galets ronds.

L’île aux femmes

Ouessant, c’est au total, une centaine de hameaux de 2 à 15 maisons, 2 500 habitants l’été, 750 l’hiver. En 2012, on a célébré 9 mariages et 5 naissances, ce qui n’est pas une mince affaire quand on sait que plusieurs semaines avant l’accouchement, la future maman doit quitter l’île pour le continent, histoire d’être sûre d’arriver à temps à l’hôpital. Ondine, notre guide autour de l’île, en sait quelque chose, elle qui a grandi ici. Elle me raconte son père, marin au long cours, parti à 14 ans sur la rade de Brest pour y trouver de l’embauche et dès lors, absent plus de la moitié de l’année ; et sa mère, seule pour élever ses deux enfants des années durant. A Ouessant, on est peut-être complètement à l’ouest, mais il vaut mieux avoir la tête sur les épaules car ici on a plutôt la vie dure. En l’absence des hommes, les femmes gardaient l’île, géraient l’exploitation, assuraient la culture et l’élevage. On y trouve les moulins chandeliers les plus petits d’Europe, seuls à pouvoir être actionnés par les femmes. La société s’est structurée selon ces codes particuliers, par exemple, ici, c’est la jeune fille qui faisait sa demande en mariage. Ainsi, Ouessant fut baptisée l’île aux femmes ou l’île des agricultrices.

On y trouve les moulins chandeliers
les plus petits d’Europe

Autour de l’île, le sentier des douaniers trace sa route sur 56 kilomètres, mais il n’est pas balisé car une grande partie est en site classé. L’île évoque un crabe enserrant la grande baie de Lampaul entre ses pinces, et s’étire en quatre pointes qui sont prétexte à quatre balades au départ de la bourgade centrale. Chacun de ces itinéraires consiste à s’éloigner du centre vers un point cardinal, à longer la côte puis à s’en revenir en se dirigeant à vue vers le clocher de Lampaul. Bref, on l’aura compris, sur cette île de 8 kilomètres sur 4, impossible de se perdre !

Des sentiers de moquette verdoyante

Le premier circuit rejoint le phare de Créach, au nord-ouest de l’île. Cette côte fait résonner l’écho des innombrables navires prisonniers des brumes qui se brisèrent jadis sur les récifs. On chemine sur une herbe rase et drue, sorte de tourbe offrant un souple matelas verdoyant sous nos semelles qui semblent rebondir sur ce sol élastique. Chemin faisant, nous participons à l’entretien de cette moquette naturelle constituée de micro-fougères et micro-graminées. En revanche, rouler à vélo y est interdit. Nous suivons d’anciens sentiers de charrettes, que l’on acheminait jusqu’à la grève pour y charrier goémons, ou encore mottes d’herbe qui servaient autrefois de combustible. Les femmes de l’île avaient inventé le « buaden », une cuisson à petit feu durant 5 heures dans une marmite entourée de mottes de tourbe. Aujourd’hui encore, on peut savourer le ragoût d’agneau cuit à l’étouffée sous les mottes, ou encore le riz au lait ouessantin, avec à l’arrivée un inimitable petit goût fumé. Perdu dans la lande à la pointe de Pern, le Cimetière des Anglais évoque les nombreux naufrages de bateaux étrangers.

Ainsi, une nuit de juin 1896, le paquebot anglais Drummond Castle, heurte un récif au large de l’archipel et coule en 4 minutes. Seules, 3 personnes en réchapperont. Les habitants de Molène et d’Ouessant repêchèrent les 243 corps et les couvrirent d’un linceul avant de les enterrer. En remerciement, les Anglais financèrent le clocher de Lampaul. En 1903, le steamer anglais Vesper se brisa sur les rochers de Pern. Une petite partie des passagers fut sauvée grâce à l’intervention d’une habitante Rose Héré, qui reçut pour cela une médaille du roi d’Angleterre Edouard VII.

Un jardin de valérianes

A Ouessant, tous les chemins mènent à Lampaul et son émouvant cimetière marin égrenant ses vieilles tombes.

A Ouessant, tout est bon pour servir de repère et certains rochers repeints de blanc tiennent lieu d’« amers » pour aider les bateaux à s’orienter. On peut lire ainsi sur d’anciennes cartes marines, « Ici, tu mets le rocher dans l’église, et un peu plus loin, tu poses le rocher sur la cabane ». Emblématique d’Ouessant, le phare du Créach érigé en 1863 est la première lumière du vieux continent que l’on aperçoit en arrivant d’Amérique, d’une portée de 60 kilomètres. Toutes les nuits de l’année, le phare tourne inlassablement, balayant les quatre points cardinaux. Au pied du géant rayé de noir et blanc, baptisé La boule à facettes par les Ouessantins, on se retrouve enfermé au coeur d’un cône lumineux de huit rayons qui semblent retomber au sol par un étrange phénomène visuel. Plus loin, surgit le phare de Nividic construit en 1936.

Une autre idée est d’effectuer le tour de la pointe de Roc’h Hir, vers le sud de l’île. Partout, en pleins champs, des arums tendent leur corolle de première communiante au soleil ouessantin. Si l’archipel des Açores est un jardin d’hortensias, Ouessant pourrait être l’île aux valérianes. Roses ou blanches, elles sont partout, sur les rocailles, sur les murs et dans les fossés, au bord des routes, des chemins et des champs. Il y a aussi de longs buissons de chèvrefeuille qui étirent leur ruban odorant. Ici et là, de vieilles maisons de pierre avec leur pignon tourné vers l’ouest et les vents dominants, leur chaînages d’angle et leur façade blanc-bleu pour se placer sous la protection de la Vierge. Autour du jardin, des murets surmontés de galets ronds, symbole de fécondité que les femmes allaient quérir sur la plage en charrette. Bâti sur un écueil en pleine mer, on aperçoit Kéréon, le plus huppé des phares d’Ouessant, dit Le Palace avec son plancher en marqueterie et ses lambris en chêne de Hongrie. Dans la ligne de mire du très violent courant du Fromveur, sa construction dans les années 1900 ne fut pas une mince affaire. Peu après la pointe de Roc’h Hir, se dresse au loin le phare de la Jument, rendu célèbre par le film L’équipier, quitté par ses derniers gardiens en 1991.

Bouquet de phares et feu d’artifice

Du haut de ses 55 m de haut, le phare du Creach guide les paquebots transatlantique à aborder l’Europe.

La balade vers le Stiff nous emmène du côté le plus découpé et le moins peuplé de Ouessant. A la pointe de Penn ar Ru Meur, on aperçoit l’îlot de Keller avec ses colonnies de goélands bruns et argentés, de cormorans huppés, de pétrels fulmars, d’huîtriers-pies et de macareux, mais aussi quelques petits pingouins. A vos jumelles ! Les pêcheurs sont rares à Ouessant. L’île ne possède aucun port naturel protégé pour abriter une flottille et les conditions y sont difficiles. « Il y a souvent de la casse » témoigne Ondine dont le mari est justement l’un des rares pêcheurs de Ouessant. Les quelques bateaux de pêche sont amarrés dans la petite baie de Clagrac’h ou dans le port du Stiff. A la pointe de la presqu’île de Cadoran, la falaise surplombe l’océan en balcon où les vagues viennent s’écraser par gros temps. Dans la baie du Stiff, peut-être aurez-vous la chance de passer du temps avec Randy, le dauphin voyageur qui aime la compagnie, et que l’on retrouve à La Rochelle, en Belgique et même sur les côtes anglaises !

Un vrai feu d’artifice

Et à la tombée du jour, non vous ne rêvez pas, ce sont bien des phoques qui s’approchent pour pêcher. Lorsque la nuit descend, c’est au pied du phare du Stiff, ancienne tour à feu, qu’il faut aller se poster. On voit surgir peu à peu de l’ombre les flashs lumineux des 20 phares encerclant Ouessant. On aperçoit même le phare de l’île de Sein, et plus loin encore, Ar Men, le plus éloigné du continent. Jamais vous ne verrez autant de phares d’un seul coup d’oeil, un vrai feu d’artifice !

Moutons et vaine pâture

Dernier but de balade, la croix de Saint-Paul dressée sur la falaise au sud-est de l’île. A la belle saison, les moutons sont parqués en enclos. Le mouton d’Ouessant est tout petit, recouvert d’une épaisse robe laineuse noire. Aujourd’hui, il est fréquemment remplacé par le mérinos. A la Saint-Michel (29 septembre), les quelque 600 moutons de l’île seront lâchés dans la nature pour ce qu’on appelle « la vaine pâture », un droit d’usage médiéval permettant de faire paître gratuitement son bétail en dehors de ses terres. Dans les champs, toutes sortes de petits abris de mottes de terre ou de pierre, gwasked en étoile où les ovins peuvent s’abriter quelle que soit la direction du vent. Alentour, d’anciennes parcelles familiales, où l’on cultivait jadis l’orge, l’avoine, le seigle, le pois et la pomme de terre, redevenues landes et refuge de korrigans.

Au fil des sentiers de brouette, parfois limités à la largeur d’une chaussure, on rejoint le chemin du littoral. Face à la mer d’Iroise, la croix de Saint-Paul évoque d’anciens pèlerinages. Quelque itinéraire que l’on choisisse, tous les chemins mènent à Lampaul, petite capitale de l’île. Le bourg est plein de charme et il fait bon parcourir ses petites rues tranquilles, où les façades séculaires s’incurvent parfois comme dans un tableau de Soutine. Au pied de l’église, l’émouvant cimetière marin égrène ses vieilles tombes portant en creux un coeur ou une étoile pour conserver l’eau bénite. On y trouve les seuls vrais arbres de l’île et on évite de s’y promener la nuit, royaume de l’ankon, inquiétant serviteur de la mort.

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