Argentan, ville meurtrie, témoigne à son corps défendant des violences de la bataille de Normandie. Même si son centre historique a été relativement épargné, la cité a été détruite à plus de 85 %… et reconstruite. Mais pour prendre toute la mesure de l’âpreté des combats, prenez la direction nord-est et arrêtez- vous au Mémorial de Montormel. Le site, qui domine la vallée de la Dives, surplombe le théâtre des affrontements qui allaient précipiter la fin de la Seconde Guerre mondiale. J’avais prévu de passer un court moment dans cet espace muséographique. Quatre heures plus tard, j’étais toujours suspendu aux lèvres du directeur des lieux. Bien qu’âgé de 44 ans seulement, Stéphane Jonot, évoque avec tant de passion les dramatiques événements qu’il donne le sentiment de les avoir vécus. Sa grande affaire est de donner à voir la bataille « décisive » de la poche de Falaise, « l’épilogue sanglant de la bataille de Normandie ».

L’intarissable directeur du Mémorial de Montormel, Stéphane Jonot, devant l’un des 10 panneaux du « Circuit août 44 »

Devant la maquette de la vallée où se déroulèrent les opérations militaires, Stéphane Jonot se met en mouvement : ses bras s’agitent, le débit de sa voix s’accélère. Il détaille « l’audace de la manœuvre d’encerclement des 7e et 5e armées allemandes », entre le 18 et le 22 août 1944. Canadiens, Britanniques, Américains et Polonais sont mobilisés, sans oublier le Groupement tactique Langlade (GTL) de la 2e DB du général Leclerc. Quelque 100 000 soldats allemands sont pris dans la nasse. L’aviation et l’artillerie alliées bombardent la zone sans relâche.

Séquence émotion

Bientôt, les Allemands ne disposent plus que du pont de Saint-Lambert-sur-Dives et du gué de Moissy pour échapper au piège et poursuivre leur repli vers l’Est. Le lieu surnommé « couloir de la mort » débouche au pied de la côte 262 nord tenue par les Polonais. « Les Polonais, s’exalte Stéphane Jonot, offrent une résistance farouche. Les munitions viennent à manquer, qu’importe ! Héroïques, ils se jettent baïonnette au canon sur des éléments de la redoutable division Das Reich. Heureusement, le 21 août à 12 heures, les Canadiens font la jonction avec les Polonais. La poche de Falaise est refermée. »

Stèle rendant hommage aux héros de guerre

Bilan : 10 000 soldats allemands tués, plus de 40 000 faits prisonniers, 50 000 autres ont réussi à fuir in extremis. « Des milliers de cadavres de chevaux, qui tractaient canons et pièces d’artillerie, jonchent le sol. On en a dénombré 1500 dans le seul village de Tournai-sur-Dives », précise le directeur du Mémorial. Suite à sa visite au Mont-Ormel, le 23 août 1944, où il était venu rendre hommage aux troupes alliées, le général Dwight Eisenhower écrira : « Il était possible pendant des centaines de mètres de ne marcher que sur des restes humains en décomposition dans un silence pesant, dans une campagne luxuriante où toute vie avait brutalement cessé. »

Stéphane Jonot ne résiste pas à l’envie de nous emmener sur le terrain. « Les anciens combattants ne sont pas, loin de là, les seuls visiteurs. Nous accueillons de nombreux jeunes, Français et étrangers. Et parmi eux, des marcheurs. Il y a même, nous apprend-il, un itinéraire de randonnée – le PR 22 du Topoguide « L’Orne …à pied » -, long de 13 km, entre Chambois et le Mémorial de Montormel, qui emprunte l’inévitable couloir de la mort, classé Grand site national. » « Rien de macabre dans ce parcours, analyse-t-il. Beaucoup de jeunes veulent se rendre compte par eux-mêmes de l’enfer qu’ont vécu les combattants. » Stéphane Jonot, tient à nous montrer, à Coudehard, la stèle en hommage aux soldats polonais. Elle porte la sobre inscription de l’un d’eux : « Nous y étions, nous l’avons fait. ». Autre stèle, au gué de Moissy. Elle salue la mémoire de deux pilotes américains dont les avions se sont télescopés. Les rives très encaissées de la Dives permettent d’imaginer ce que devaient être les embouteillages sur l’unique pont subsistant, où se pressaient troupes et véhicules dans un chaos désespéré. Un « circuit août 44 », conçu de manière pédagogique, comprend dix panneaux explicatifs qui jalonnent les principaux lieux de batailles.

« Lors des repas familiaux,
j’ai été bercé par les récits des combats »

Des photos – « Avant/Après » – montrent ainsi des champs ou villages emplis de Panzers ou de véhicules hippomobiles défoncés, des maisons en ruine et les mêmes – paisibles – sept décennies plus tard. Lorsqu’on arrive dans son village de Saint-Lambert- sur-Dives, Stéphane Jonot confie : « Lors des repas familiaux, j’ai été bercé par les récits des combats ». Brève séquence épanchement sur l’origine de sa passion, car le conteur est vite repris par son sujet : « Regardez les trottoirs, ils portent encore la trace du passage des chenilles des chars ; et quelques maisons, celles des impacts de balles. » Mais avant que nous nous séparions, il avoue qu’un de ses grands motifs de satisfaction est d’avoir assisté, par le passé, au Montormel, à des rencontres entre les derniers vétérans anglais et allemands : «Ils s’étaient affrontés durement, ils avaient même vécu ici des scènes hallucinantes, mais ils se congratulaient et se séparaient les larmes aux yeux comme les rescapés d’un même naufrage. »

Vitrine fromagère

En prenant le chemin du nord du département, dans le décor rassurant d’herbages entourés de haies vives et plantés de pommiers, je pensais renouer avec la convivialité sereine qui sied à un haut lieu de notre patrimoine fromager, le village de Camembert. Mais sous des apparences tranquilles, je découvre au fil des rencontres, qu’une sourde guerre – à blanc, je rassure – oppose petits producteurs de lait cru moulé à la louche aux grands industriels du secteur (voir encadré). Cependant, rien de tel n’est dit au Manoir de Beaumoncel. On préfère évoquer la légende de l’invention du « roi des fromages normands ».

La renommée du Camembert suscite des contrefaçons

Il serait le fruit, en 1792, de la pieuse rencontre entre Marie Harel et un prêtre réfugié, fuyant la Terreur, l’abbé Bonvoust. Originaire de la Brie, cet ecclésiastique, en remerciement de l’hospitalité donnée, délivra à la fermière ses conseils d’affinage. Ainsi serait né le fameux fromage à pâte molle et à croûte fleurie. Dans le voisin « Musée du Camembert », on cultive aussi le discours consensuel en insistant sur trois dates-clés d’une irrésistible ascension : 1863, 1890 et 1916. En 1893, à l’occasion de l’inauguration de la ligne de chemin de fer Paris-Granville, Victor Paynel, petit-fils de Marie Harel, fait goûter le camembert à l’empereur Napoléon III.

Il l’apprécie tant qu’il s’en fait par la suite livrer régulièrement en son palais des Tuileries. En 1890, l’ingénieur Ridel invente la boîte en bois, véritable passeport du camembert, désormais autorisé à voyager. Enfin, en 1916 – avant-goût d’un marketing généreux et ingénieux – les fabricants décident d’offrir une journée de production par semaine aux soldats qui sont au front. « La paix revenue, les poilus se souviendront de ce fromage consommé dans les tranchées. » À quelques pas, trône la « Maison du Camembert ». Dans le hall d’entrée figure une vaste carte de toutes les promenades possibles autour du camembert. Une grande boucle de 18 km entre Vimoutiers et Camembert sur fond de pâturages riches en graminées fourragères est notamment recommandée. La Maison comporte aussi une boutique et un espace d’exposition.

L’occasion d’apprendre un nouveau mot, que retiendront les amateurs de scrabble : tyrosémiophile, soit collectionneur d’étiquettes de fromages. L’exposition salue un amateur éclairé de ce club, Marc Prieur. On se dit qu’elle aurait pu tout aussi bien mentionner, les propriétaires des lieux, la famille Besnier (à la tête de Lactalis), grande collectionneuse de marques devant l’éternel.

Croquer la pomme

Non loin, à Crouttes, à la limite de l’Orne et du Calvados, nous découvrons un autre fleuron du pays d’Auge, la pomme, et ses nombreux produits dérivés. Jean-Luc Olivier, 46 ans, nous accueille à la jolie ferme familiale de la Galotière, entre bâtiments à colombages et vergers, où les pommiers prennent leurs aises sur 45 hectares. « Depuis 1997, dit-il, nous sommes passés en bio. Notre volonté de ne pas appliquer de produits chimiques fait partie de notre philosophie. » Apparemment, les arbres, qui portent de nombreux fruits, apprécient. Jean-Luc Olivier nous décortique l’univers de la pomme, ses 50 variétés regroupées en 4 familles (les douces, les douces-amères, les amères et les acidulées), avant de nous faire goûter un échantillon des spécialités vendues sur place : jus de pomme bien sûr, mais aussi du cidre haut de gamme en prise de mousse naturelle et pommeau, assemblage de jus de pomme non fermenté et de calvados (à hauteur de 20 %).

La ferme de La Galotière à Crouttes et ses vergers de pommiers.

« Essayez le pommeau sur du melon, conseille-t-il, vous verrez, il tient la dragée haute au porto. ». Il nous fait visiter la distillerie et la cave embaumée par les vapeurs de calvados, « la part des anges ». L’arboriculteur ne se plaint pas de son sort. « La production de pommes varie beaucoup d’une année sur l’autre, selon le climat, assure-t-il. Mais au moins, c’est nous qui fixons le prix de la bouteille de cidre. Ce n’est pas comme le lait… »

Du Pin…et des Jeux

Nous changeons de lieu et de siècle en nous rendant aux Haras du Pin. Depuis sa construction, entre 1715 et 1730 sur décision de Louis XIV, le domaine entretient sa réputation de « Versailles du cheval ». Première surprise, dans le vaste parc alentour (plus de 1000 hectares), de robustes percherons voisinent avec les silhouettes graciles de pur-sang anglais ou arabes. « Ils font tous partie de notre patrimoine équestre, répond la guide locale. Vous verrez tout à l’heure, nous rendrons hommage aux percherons qui ne sont pas que des bêtes de trait. Ils forment aussi des attelages très élégants. » Chaque jeudi après-midi en effet se déroule une présentation en musique des chevaux des Haras du Pin. Quelques cavaliers émérites en profitent pour faire admirer leur dextérité en jouant les équilibristes sur leur monture qu’ils poussent au galop.

Scène d’acrobatie lors du spectacle des Jeudis du Haras du Pin.

On prend encore le temps de visiter les écuries et de flâner dans les jardins. Seconde surprise : une tombe fleurie attire le regard. Hommage à un cavalier intrépide qui a traversé les lignes allemandes ? Que nenni ! La tombe concerne un cheval, « Furioso » (1946-1967), étalon qui a fait la gloire des Haras. « On l’a enterré ici, debout. C’est une manière de lui rendre les honneurs. » D’autres honneurs – internationaux – attendent le Haras national du Pin. Du 28 au 30 août 2014, il accueillera deux épreuves des 7e Jeux équestres mondiaux, le dressage et le cross du concours complet. « Le cross est spectaculaire, prévient la guide. Les compétiteurs devront franchir une quarantaine d’obstacles sur un parcours de plus de six kilomètres. »

Au pays du cheval, il est aussi possible d’arpenter les environs à pied. Même si quelques panneaux de signalisation semblent vous toiser de haut. Ces jolies bornes en fonte, appelées « plaques de cocher », sont en fait un héritage historique. Elles ont été placées sur les chemins, à partir de 1835, à une hauteur de 2,50 mètres pour être vues de loin par les cochers de l’époque. Voilà les randonneurs définitivement rassurés. Outre que la campagne ornaise – et ses bourgs (voir encadré sur Gacé) – ne cesse de réserver des surprises, elle est bien balisée. On peut donc s’y perdre agréablement.

Photos : Yves Hardy et CDT de l’Orne.

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