De l’autre côté des Pyrénées, il est un territoire étonnant où les amoureux des espaces vierges seront à leur affaire. Voici la région la moins peuplée d’Espagne, dotée d’une météo qui autorise les balades presque toute l’année, où rivières et rochers se sont donnés le mot pour élaborer un fabuleux décor de cascades, canyons et chaos minéraux surgissant dans l’ombre de vertigineuses parois verticales. Partie de l’Aragon, la Sierra de Guarra s’étend dans la province de Huesca sur une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Saragosse. Le territoire que nous allons arpenter s’appelle le Somontano ou piémont pyrénéen. Dès le 19e siècle, des alpinistes français et anglais considéraient cette contrée mythique comme le nouveau Colorado de l’Europe. La Sierra de Guara se dévoile au hasard d’anciennes sentes de bergers et de moutons, au fil de chemins tortueux jadis empruntés par les camelots, les meuniers, les charbonniers, ou encore des caravanes de mules chargées d’huile, de farine, de vin, de pommes de terre ou de miel. Les villages abandonnés sont pléthore, témoins d’un autre temps qui ont gardé leur beauté originelle.

Alquézar la médiévale

Avec ses maisons médiévales en amphithéâtres et ses ruelles pavées entrelacées, le village d’Alquézar constitue une merveilleuse introduction à la Sierra de Guara.

Environné de parois de calcaire rougeâtre, surplombant le canyon en à-pic, le village d’Alquézar est une merveilleuse introduction à cette escapade en Somontano. Maisons en amphithéâtre dominant des terrasses d’oliviers et ruelles pavées entrelacées témoignent de l’éclat de cet ancien royaume médiéval. Pour ne rien gâcher, ce haut lieu de l’art roman a été rénové de façon exemplaire et on ne se lasse pas d’emprunter ses rues millénaires. A lui seul, le village vaudrait le déplacement jusqu’au Somontano. Nous sommes ici à la croisée de deux mondes, chrétien et arabe, les montagnes alentour ayant longtemps fait office de frontière naturelle. En l’an 820, les Arabes fondent Alquézar (« forteresse » en langue arabe).

Avec son imposante muraille d’un côté et ses remparts rocheux naturels de l’autre, Alquézar fut une citadelle mauresque jusqu’en 1067, date à laquelle Sancho Ramirez, roi d’Aragon, reconquiert le site et y érige une place forte chrétienne.

Façades aux teintes chaudes allant de l’orangé au miel ambré, ruelles en montagnes russes creusées de rigoles pour laisser dévaler les eaux de pluie, florilège d’armoiries sculptées au fronton des habitations, la découverte d’Alquézar est un pur bonheur. Les maisons rurales typiques du Somontano côtoient l’architecture aragonaise Renaissance ou baroque. Grâce à un réseau de passages en étage appelés « pasos en alto », les habitants pouvaient traverser toute la ville sans avoir à redescendre dans la rue et sans croiser aucun étranger. Au rez-de-chaussée, il en résulte une kyrielle de passages couverts sous lequel on remise les échelles servant à la récolte des olives. Au hasard des venelles, on débouche sur la place Mayor, qui accueillait autrefois le marché avec ses colonnes ancestrales, dont pas deux ne sont identiques. Au-devant des portes, on repère les pattes de sangliers suspendues en guise d’amulettes pour se préserver des sorcières. La visite se termine en apothéose au-dessus de la ville, avec le château et la collégiale Santa Maria la Mayor, magnifique ensemble médiéval mêlant le style roman et mudéjar (issu des musulmans vivant en territoire chrétien).

Aux portes d’Alquézar

Depuis le belvédère « Sonrisa del viento » à l’ouest du village, on s’octroie l’une des plus belles vues sur le village et le canyon de la rivière Vero. Les toits sont hérissés de drôles de cheminées, là une marmite, ici une pierre percée, là encore un socle de tuiles supportant un pot en terre, autant de silhouettes fantaisistes destinées à laisser passer le vent et ne surtout pas retenir les sorcières fréquentant les parages.

Aux portes d’Alquézar, un canyon spectaculaire s’offre à la découverte. Une rampe de pierre et quelques escaliers plus bas, on accède à une succession de passerelles accrochées à la falaise qui nous entraînent jusqu’au fond du canyon du Vero, que l’on peut visiter même lorsque les eaux montent. Ici ou là, de grandes vasques turquoises invitent au plongeon. Nous voici au coeur du Barranco de la Fuente, univers étrange de cavernes comme la grotte Picamartillo, et de végétation typique des milieux frais et humides. Dans un décor de peupliers noirs, saules et tamaris, le passage se fait parfois très étroit, envahi par les saxifrages cherchant refuge dans la moindre anfractuosité. D’anciennes plantations d’oliviers nous ramènent au centre d’Alquézar.

Dans le sillage du Camino Natural

Au départ de Radiquero, petit hameau situé non loin d’Alquézar, empruntons le Camino natural, qui nous emmène au coeur du Parc Naturel de la Sierra et des Canyons de Guara. Les vautours sont maîtres des lieux, surplombant ce site magique de leur vol impassible. Nous sommes au paradis des grands rapaces, gypaète barbu, vautour fauve, vautour percnoptère, aigle royal, milan, grand-duc.

Des jardins
méditerranéens
surgissent de la rocaille

Ils sont incroyablement nombreux à trouver refuge dans les parois escarpées fréquentées par une multitude de grands rapaces. Mais on y trouve aussi le balbuzard pêcheur, le choucas, la perdrix rouge, la huppe fasciée, le chat-huant, la caille des blés, la mésange charbonnière, le loriot, la linotte mélodieuse et bien d’autres encore. Difficile d’ignorer le dénivelé, mais les paysages époustouflants le justifient largement.

Pins, cyprès, buis, chênes kermès, genévriers, lentisques, cistes, genêts et épineux bordant le chemin, thym, sarriette et romarin dégageant de puissantes effluves, nous sillonnons un vrai jardin méditerranéen. Partout, des arbousiers en fleurs et en fruits, déclinent des camaïeux chatoyants, du jaune au vermillon en passant par toute la gamme des orangés. Sur les parois rocheuses, pousse l’endémique petrocoptis guarensis, et sur les corniches, l’oreille de l’ours, avec ses fleurs violettes et ses feuilles poilues. De longs bouquets de fleurs blanches ou couronnes du roi habillent les rochers.

En quelques kilomètres, on peut passer de zones subalpines à la forêt méditerranéenne, de bois verdoyants à des zones semi-arides, de sombres canyons minéraux à des trouées éclaboussées de soleil, de l’effervescence vacancière à la solitude d’un ermitage. Justement voici la petite chapelle San Fabian, puis les ruines de la chapelle de Santa Agueda et enfin, la chapelle de la Virgen de la Viña.

Le Camino natural se glisse dans un décor d’étonnantes formations rocheuses qui font le bonheur des grands rapaces, tout autant que celui des randonneurs et des escaladeurs

Baignoires naturelles aux couleurs acidulées

Peu à peu, notre itinéraire se glisse dans le sillage de la rivière O Zillar. Par ici, les rivières Alcanadre, Mascún, Isuala et Vero ont taillé dans le calcaire d’incroyables architectures. Au creux de ces gorges étroites qui tempèrent les ardeurs du soleil, on franchit sans cesse des ravins et des passerelles. Vasques et torrents prennent par endroits des teintes peppermint nuancées de jade, à se demander si de ce côté des Pyrénées, les bleus ne seraient pas plus turquoises… A Tranco de la Olas, les falaises se resserrent et le site est idéal pour une pause pique-nique tout en profitant de ces baignoires naturelles aux couleurs acidulées. De quoi nous mettre en forme pour grimper à pic jusqu’à Las Almunias, joli village étagé au-dessus de ses cultures en terrasses.

Parmi d’autres, la rivière Alcanadre déroule au creux de gorges étroites, ses eaux aux incroyables teintes acidulées, entre turquoise et peppermint.

Au-delà, une voie pavée nous porte jusqu’au gué déployant ses blocs de pierre parfaitement alignés au pied de Pedruel, que l’on atteint ensuite par un sentier abrupt. Après avoir suivi le lit de la rivière Alcanadre jusqu’à San Saturnino, on grimpe entre les pins et de là-haut, on aperçoit le petit ermitage de San Martin sur fond de géantes falaises orangées. Un passage dans la forêt dense de chênes verts, avant de descendre vers les combes de Tamara et d’El Puntillo. Il faut franchir le col de la Sierra de Rufas pour atteindre Bierge. La récompense est au rendez-vous avec le Salto de Bierge, vaste chute d’eau qui vient s’abîmer dans une grande vasque bleu-vert, plongeoir naturel pour les amateurs de sensations fortes. A partir d’ici, c’est le GR®45 qui nous ramène à Alquézar, en passant par Alberuella de la Liena.

Villages légendaires et souvenirs de sorcières

Au départ de Las Almunias, c’est encore un autre monde qui s’ouvre au randonneur, en direction de Rodellar. Cerné de paysages tortueux et abrupts, on suit la crête de Balced qui s’étire du nord au sud entre les rivières d’Alcanadre et d’Isuala. Un ancien sentier de charbonnier nous emmène au coeur d’un des plus grands canyons de la Sierra de Guara, le canyon de Balced, avec à la clé, des vues d’exception sur les Pyrénées. On chemine entre terrains rocailleux et épais maquis de buis et chênes verts, veillés par le ballet des vautours, planant à flanc de parois. D’ancestraux murets de pierres sèches annoncent l’arrivée sur Rodellar.

Un lieu habité
par les esprits

Au-delà de Rodellar, on peut s’offrir une superbe balade vers le nord en direction d’Otin. Dès les premiers jalons, la vue porte jusqu’à Saragosse et au mont Guara, point culminant de la sierra. De tous temps, la vallée du Mascun a été considérée comme un lieu magique, où la présence des hommes aurait inévitablement attiré celle des sorcières et des fées. Le sentier descend en lacets jusqu’à la résurgence de la rivière Mascun dont le nom signifierait en arabe « lieu habité par les esprits ». On raconte que lorsque le niveau de la rivière diminuait, le choc de l’eau sur les rochers était si bruyant que les habitants d’Otin baptisèrent ainsi le torrent. A moins que ce vacarme n’ait été l’écho des cris des sorcières pratiquant leurs rituels dans les nombreuses grottes alentour …

Nous allons remonter le cours d’eau, passant d’une berge à l’autre, pénétrant au creux de cette fascinante faille incisant les parois escarpées. On aperçoit les premiers grimpeurs, accrochés aux falaises, se balançant au-dessus du vide ou dans l’encadrement d’une fenêtre naturelle.

Cascades et merveilles minérales

En effet, les alentours de Rodellar sont un véritable paradis pour les grimpeurs, avec plus de 400 voies d’escalade. La vallée du Mascun est hérissée d’incroyables formations rocheuses et fait partie du top numéro 1 des sites d’escalade en Espagne. Comme l’ensemble de la Sierra de Guara, le site est également un immense terrain de jeu pour les amateurs de canyoning, avec ses grandes arches minérales, ses spectaculaires saillies rocheuses où rebondissent d’innombrables cascades. Autant de merveilles naturelles qui font aussi le bonheur des randonneurs !

On traverse de charmants bois de chênes verts et de buis, avant de franchir les canyons de Fornocal et de la Virgen, et de grimper jusqu’à l’ermitage de la Virgen del Castillo.

Le sentier descend en lacets jusqu’à la résurgence de la rivière Mascun qui pourrait signifier en arabe : « habité des esprits »

A Pardina Seral, on devine les vestiges de terrasses d’anciennes cultures, désormais tapissées d’ajoncs. On se glisse sous une fenêtre naturelle rappelant la silhouette d’une dauphin, Los ventanales, et l’on trace sa route vers le village abandonné de Nasarre et son église romane. Chemin faisant, on dépasse le dolmen de Losa Mora, sépulcre mégalithique où auraient été enterrés un prince Maure et une jeune chrétienne, punis pour avoir voulu s’unir contre l’avis de leurs familles. Il faut reconnaître que l’ascension n’est pas de tout repos, mais le jeu en vaut la chandelle. Depuis le hameau déserté d’Otin, la vue sur les gorges est exceptionnelle. En arpentant les ruelles ancestrales longées de murets de pierre, on ne croise aujourd’hui que quelques chèvres retournées à l’état sauvage, apparaissant aux balcons et aux fenêtres des maisons abandonnées.

On imagine la vie qui battait son plein par ici il y a seulement quelques décennies. On redescend la vallée du Mascun jusqu’au massif de la Ciudadela et son aiguille effilée, la Cuca de Bellosta, avec vue splendide sur la sierra à la clé, avant de remonter jusqu’à Rodellar. Autant le savoir, le dilemme sera terrible lorsque vous devrez faire votre choix parmi les fabuleux itinéraires de randonnée qui sillonnent la Sierra de Guara …

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