Dans la vallée des peintres

Pays de ruisseaux et de rivières, la Creuse est un pays qui se découvre à pied. « La seule direction qui m’oriente est le cours d’une rivière à qui la profondeur de son lit a fait donner le nom de la Creuse » affirmait l’écrivain Henri de la Touche. Laissons-nous tenter et sur ses pas, traçons notre route au fil du GR de Pays® du val de Creuse.

Entre Indre et Creuse, le GRP® décrit une boucle de 108 kilomètres d’Argenton-sur- Creuse à Fresselines, serpentant de part et d’autre de la rivière. Ponts et bac permettent au randonneur de raccourcir la balade en offrant 6 boucles de 14 à 25 km chacune, à la carte selon le bon plaisir de chacun. Faisons le choix de partir de Gargilesse et partons à la rencontre de ce territoire préservé, alternant passages tranquilles et grimpettes plus conséquentes.

Dans le sillage de la Creuse, découvrons cette vallée qui charma et inspira un florilège de peintres parisiens, à commencer par Armand Guillaumin et Claude Monet.

Gargilesse, petite Suisse de George Sand

« C’est une petite Suisse… Les maisons […] s’en vont en pente, par des ruelles étroites, jusque vers le lit d’un délicieux petit torrent ». C’est en 1830 que George Sand découvre avec ravissement la vallée de la Creuse. Depuis sa maison de Nohant, elle vient fréquemment se promener sur les bords de rivière en compagnie de ses hôtes célèbres, à commencer par Frédéric Chopin et Alexandre Manceau. Elle finit par trouver refuge en 1858 dans une petite maison paysanne de Gargilesse, l’Algira. A quelques enjambées du GRP®, Gargilesse est une belle entrée en matière pour cette escapade, ne serait-ce que pour son église perle de l’art roman en Berry, pourvue de 120 chapiteaux sculptés, d’une splendide verrière du 12e siècle et d’une vaste crypte aux voûtes ornées de peintures médiévales.

Depuis sa maison de Nohant, George Sand vient fréquemment visiter le Val de Creuse, et s’achètera une maison paysanne à Gargilesse.

Avant de quitter Gargilesse, on s’offre une échappée obligatoire jusqu’à la Boucle du Pin, pour l’un des plus beaux points de vue sur la Creuse. Après cette mise en bouche d’exception, il est temps de s’élancer vers le sud en direction de Crozant. Très vite, nous rejoignons les bords de Creuse, univers de frais sous-bois où la fougère prend ses aises, quand ce n’est pas l’osmonde royale, cette reine des fougères qui affectionne les bords de rivières. La flore s’épanouit aux premiers rayons du soleil avant que châtaigniers, charmes, ormes et hêtres ne viennent déployer leurs épaisses frondaisons.

A nos pieds, des tapis de jacinthes des Pyrénées, illuminent le clair-obscur de leurs corolles étoilées bleu violacé. Au fil de l’eau, on croise quelques hérons et cormorans. Avec de la chance, on surprendra la loutre qui fait son retour dans les parages. Plus faciles à repérer si vous ne faites pas trop de bruit, le pic noir tambourinant sur les troncs, ou le bruant jaune rutilant avec son ventre jaune d’or.

Paysage minéral, impénétrable
et fantastique

Dans les eaux claires, vous apercevrez peut-être le cincle plongeur. Véritable cascadeur, ce volatile s’immerge dans le courant, s’accroche en apnée aux rochers pour soulever les galets et traquer les larves d’insectes. Autre spectacle à ne pas manquer, le martin-pêcheur qui survole furtivement le lit de la rivière, prêt à piquer soudain pour assommer quelque ablette.

Agapes gargantuesques

Pour la petite histoire, on raconte que c’est pas loin d’ici que Gargantua aurait franchi la Creuse. Un pied sur chaque rive, il se pencha pour assouvir sa fringale, et la prenant pour un poisson, se saisit d’une barque chargée de moines. L’ayant engloutie, il la recracha aussi vite, trouvant les arêtes décidément trop dures. Puis, s’arrêtant pour boire l’eau de la rivière, il avala un meunier avant de s’écrier : « Ah, j’ai avalé un moucheron ».

Plus loin, le sentier remonte à flanc de falaise vers le coteau et l’on retrouve le bocage quadrillé de haies ou « bouchures ». En effet, autrefois, les éleveurs étaient autorisés à faire pacager leurs troupeaux dans les parcelles ouvertes non cultivées. A charge pour ceux qui cultivaient de « boucher » leurs terres pour empêcher les animaux d’y entrer, en érigeant des haies plantées d’érables champêtres, noisetiers, merisiers, ronces, fusains d’Europe… En outre, ces barrières végétales protégeaient les cultures du vent et servaient pour le bois de chauffage, le bois d’œuvre, la fabrication de perches, la cueillette de baies sauvages ou encore la capture des petits animaux qu’elles abritaient. On plantait également des fruitiers locaux parfois greffés, cerisiers, pommiers, châtaigniers, et l’on avait l’assurance d’une récolte étalée dans le temps.

Evaporation de l’eau flottant en particules, éclat vif d’un poisson se glissant dans l’onde, la balade enchaîne les séquences impressionnistes.

Par ici, les cours d’eau ont dessiné des couloirs béants sur lesquels le regard plonge depuis les hauteurs. Les coteaux sont nettement plus verdoyants qu’à l’époque où George Sand venait chasser le papillon Algira en compagnie du graveur Alexandre Manceau, un lieu qu’elle se plaisait à appeler « notre Afrique ». « C’est le paradis et le chaos … une suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses » s’émerveillait l’écrivain. Elle venait y pêcher l’écrevisse, que la cuisinière de l’hôtel de Gargilesse lui préparait en omelette, une spécialité locale.

Forêts, landes et chemins creux

« Du haut de ce donjon, on découvre le plus beau panorama de France » disait George Sand à propos de Chateaubrun. Depuis son éperon rocheux, la forteresse défendait le seul gué praticable entre Crozant et Gargilesse. Certes aujourd’hui, la forêt a remplacé la lande et la vue est nettement moins dégagée. Mais c’est un peu plus loin que brusquement, on débouche sur la Creuse élargie et dans l’alignement, le lac d’Eguzon, le plus grand de la Région Centre, avec 17 km de long et jusqu’à 600 m de large. Le peintre Armand Guillaumin réalisa par ici près de 500 tableaux, révélant les paysages de l’époque, avec leurs touches de gris, de rose, de jaune, de vert, parmi lesquelles pâturent des moutons. Mais en 1926, on construisit le barrage d’Eguzon l’un des plus grands d’Europe, haut de 61 m et long de 300 m, ce qui va entraîner de profonds changements sur ce site. Bergères et moutons disparaissent. Le peintre se désole : « C’est devenu un grand plat d’épinards, il n’y a plus rien à peindre ». Après avoir hanté les lieux trente années durant, Guillaumin remballe tubes et chevalets et quitte la Creuse.

Grâce au travail de l’homme pour réimplanter la lande, le genêt purgatif a pris possession des lieux, et de belles grappes de fleurs jaune pâle illuminent les collines entre ajoncs et fougères. Les bruyères égayent la brande avec leurs minuscules grelots mauves, à ne pas confondre avec les callunes, portant leurs fleurs roses en longues grappes dressées. Faucons pèlerins, milans noirs et grands corbeaux planent dans l’ombre des falaises rocheuses.

Un sentier des peintres guide le randonneur dans sa découverte du Val de Creuse.

La balade se poursuit au gré des chemins creux ou « traînes », jadis tracés pour les troupeaux entre deux pâtures et pour relier villages, hameaux et fermes. Entre deux talus plantés d’arbres, ils ont creusé leur sillon au fil du temps, de l’érosion et du passage des charrettes et nous entraînent dans un univers sombre et mystérieux résonnant de légendes anciennes.

Concours de filage au rocher de la Fileuse

On suit de vieux murs en pierre sèche disparaissant sous le lierre, limites ancestrales de parcelles de cultures ou de pâturages. On y trouve quelquefois des nombrils de Vénus ou ombilic des rochers, exposant leurs curieuses feuilles arrondies et concaves, gorgées d’eau et succulentes sous la langue. Tandis que l’on redescend, les châtaigniers réapparaissent, jadis plantés en gorces sur le granit pour nourrir hommes et animaux. A découvrir à l’automne, patouillette, nouzillarde et pointue, trois châtaignes locales …

Au temps du Seigneur de Crozant, le sommet du rocher de la Fileuse accueillait des concours de filage. Là-haut, les jeunes filles en âge de se marier devaient filer la laine et faire descendre le fuseau jusqu’à l’eau de la rivière sans que le fil se rompe. Aujourd’hui, c’est un somptueux belvédère sur Crozant.

Dans un paysage de lande, nous passons d’Indre en Creuse, avant de rejoindre la confluence des deux Creuse, à travers une campagne vallonnée, délicieuse alternance de prairies, cultures, bois et futaies. « Car, dans les chemins creux où sifflotent les merles, et le long des ruisseaux qui baignent les cressons, la fraîcheur du matin m’emplit de gais frissons » chante le poète Maurice Rollinat, l’âme de Fresselines à la fin du 19e siècle.

Peu avant Fresselines, nous allons de tableau en tableau, apparition du château de Puyguillon dans la verdure, vues sur la rivière et ses rapides parsemés de rochers. « Un paysage minéral, impénétrable et fantastique » écrira le critique d’art Gustave Geffroy. C’est justement lui qui présentera Claude Monet à Maurice Rollinat, et c’est ce dernier qui fera venir le peintre et l’accueillera chez lui.

Tableaux impressionnistes au naturel

Mars 1889, Claude Monet plante son chevalet à Fresselines dans la Creuse. « C’est superbe ici, d’une sauvagerie terrible », écrit-il à son amie Berthe Morisot. C’est vrai que le maître de l’impressionnisme a du mal à saisir l’humeur changeante de cette « satanée Creuse ». Il raconte : « Ce que je craignais est arrivé, la Creuse a grossi et est toute jaune, ce qui va m’empêcher de travailler à certaines toiles ». Monet y séjournera deux mois et demi et en rapportera 23 tableaux, de Crozant et de la confluence des deux Creuse à Fresselines. A sa suite, bien d‘autres peintres descendirent en gare de La Souterraine pour venir s’inspirer des paysages des vallées de la Creuse, de la Sédelle et de la Gargilesse, et c’est ainsi qu’allait naître l’Ecole de Crozant.

A Crozant et à Fresselines, des sentiers d’interprétation sont jalonnés de tableaux ou de bornes marque-pages mettant à l’honneur les œuvres inspirées par le paysage.

A Fresselines, on découvre l’église romano-gothique avec son clocher coiffé d’une tourelle et de son clocheton en bardeaux de châtaignier. Au sortir du village, ce sont de véritables explosions de roses et digitales qui vous assaillent, sans parler des arbres nimbés de leur auréole blanche, aubépine, cornouillers, pommiers, pruniers … On se croirait dans les allées d’un grand jardin.

Subtile alchimie exaltée par les peintres
de l’Ecole de Crozant

Serpentant dans les taillis, le sentier descend gentiment vers la rivière, ponctuellement recouvert de dalles rocheuses et de racines entremêlées. Au bord de l’eau, la végétation sauvage se fait luxuriante, populage des marais, cresson de fontaine, parterre d’iris printanières. Sans oublier les inflorescences rose pourpre des corydales solides, évoquant de près, une colombe miniature posée sur un buisson. A l’anglaise, cela donne « bird-in-a-bush ». Au détour du chemin, un chêne sur bief évoque à s’y méprendre le fameux chêne que Monet fit déplumer aux premiers jours du printemps pour terminer son tableau hivernal. Par ici, le peintre est plus que jamais présent avec le pont sur la Petite Creuse ou encore le moulin de Vervy qui lui servit de sujet d’inspiration.

Des ablettes pour le dîner

Une bergeronnette des ruisseaux volette d’une rive à l’autre et de pierre en pierre, à l’affût de menus insectes. Un pêcheur nous demande si l’on veut des ablettes pour le dîner … Arbres noueux, rochers à fleur d’eau aux reflets ocre et mauves, éclat d’une truite ou d’un gardon, évaporation de l’eau flottant en particules dans l’air, la balade enchaîne les séquences impressionnistes. A vous donner des envies d’emporter sa palette et son chevalet …

Il est temps de redescendre le cours de la rivière par la rive gauche. A Crozant, le peintre Jean-Marie Laberthonnière habite la Magine, où vécurent autrefois les artistes Ernest Hareux et Léon Detroye. A l’image des artistes du 19e siècle, les tableaux de Jean-Marie racontent la campagne alentour, les ciels nuageux, les bords de la Sédelle, les vieux villages, les barrières de bois, les charrettes qui traînent … « Mon plus grand bonheur est de partir à la découverte du motif, à travers la campagne », explique ce « réaliste-romantique ». On s’offre une pause pour goûter aux spécialités locales, feuillardier (kir à la châtaigne), pâté aux œufs, pâté aux pommes de terre, pain aux châtaignes, lentille du Berry ou coq en barbouille. On peut aussi faire un saut à l’épicerie du village. Dans la boutique fondée par ses grands-parents, Nini vous accueille 7 jours sur 7, toute la journée quasiment sans interruption. Bref, vous l’avez compris, ici on est dans un autre monde …

Depuis le village, on s’offre une vision spectaculaire sur les ruines médiévales de la citadelle, dominant la confluence entre Creuse et Sédelle. C’est ici que tout a commencé, Vallée des peintres et Ecole de Crozant. A travers bois, prés, mares et bocage, une balade délicieusement champêtre nous ramène jusqu’au Pont Noir, pour franchir une dernière fois la rivière, au pied de Gargilesse.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here