Première erreur à ne pas commettre : situer l’Isle Crémieu dans les Antilles ou au large de Papeete. Cette île-là est solidement arrimée au continent européen, tout au nord du département de l’Isère, comme enkystée entre l’Ain et le Rhône. Cet impressionnant plateau calcaire détaché du Jura n’est qualifié d’« île » que pour son isolement géographique, entre la boucle du Rhône qui enserre ses contreforts, à l’ouest et au nord, et le cours apaisé de la Bourbre, tout au sud. Isolement complété, à l’est, par un réseau complexe de marais et de tourbières.

Seconde erreur, encore plus fréquente : déduire de cette situation excentrée que ces quelques 200 kilomètres carrés de nature brute ne valent pas le détour. Quand il se rend en Isère, le touriste pressé se rue sur le Vercors, sur la Chartreuse ou sur Belledonne, mais il néglige presque toujours l’Isle Crémieu. Á tort. Ce territoire préservé se revendique, à juste titre, comme « un poumon vert à 40 kilomètres de la métropole lyonnaise ». Une destination de week-end idéale pour les Rhône-Alpins – et pourquoi pas pour les Parisiens, puisque le TGV la met à trois heures de la gare de Lyon. Ajoutons plusieurs arguments de poids pour les amateurs de randonnées : on y trouve de nombreuses maisons d’hôtes et autres gîtes ruraux, quelques bonnes tables, des musées de qualité et surtout 320 kilomètres de sentiers à la portée de tous, peu fréquentés, remarquablement balisés et entretenus.

halle récemment rénovée qui sert encore les jours de marché.

La meilleure façon de marcher

Pour découvrir le meilleur de cette « montagne à vaches », deux solutions : s’organiser un trek aller-retour de trois ou quatre jours entre la cité médiévale de Crémieu, au sud, et le village de La Balme (célèbre pour ses magnifiques grottes), à la pointe nord de l’Isère ; l’autre possibilité consiste à adopter Crémieu comme point fixe pour une petite semaine ou un week-end prolongé et, à partir de là, à rayonner dans les campagnes alentour en empruntant quelques uns des dizaines de parcours très variés proposés par l’Office de tourisme de cette ville et la communauté de communes de l’Isle Crémieu (qui s’efforce de fédérer toutes les initiatives touristiques du secteur).

Un bloc de calcaire
arraché au Jura

Si vous retenez la première solution – le circuit aller-retour entre Crémieu et La Balme – vous pourrez être tenté, en pensant varier les paysages, de choisir la plaine, autrement dit la vallée qu’emprunte le Rhône, pour l’aller, puis le plateau pour le retour sur Crémieu (ou l’inverse, naturellement). Mais ce serait une mauvaise idée. L’option « plaine », qui vous ferait longer le Rhône sur une douzaine de kilomètres (il s’agit en fait d’un tronçon de la future « Via Rhôna » qui doit relier le lac Léman à la Méditerranée), est tout-à-fait indiquée pour les cyclotouristes, beaucoup moins pour les marcheurs. Elle les oblige à emprunter une route assez monotone et un peu trop fréquentée, avec vue imprenable, de l’autre côté du fleuve, sur les zones industrielles de l’Ain et sur la monumentale centrale nucléaire du Bugey ! A moins que vous ne soyez un inconditionnel du tourisme industriel, nous vous conseillons plutôt l’option « plateau »… avec retour par ce même plateau. Son étendue et la multiplicité des balades qu’on peut y organiser vous éviteront d’avoir l’impression de revenir sur vos pas.

De Crémieu à La Balme

Partant de Crémieu, on se dirige donc au nordouest sur Leyrieu (quatre kilomètres) ou au nord-est sur Annoisin-Chatelans (cinq kilomètres). Dans les deux cas, les chemins sont faciles d’accès et correctement balisés (marques jaunes). La première option vous fera croiser plusieurs fours et lavoirs communaux vieux de plusieurs siècles. La seconde vous offrira un point de vue romantique sur l’étang de Ry. Une occasion de chercher à apercevoir la tortue cistude d’Europe, fierté des naturalistes de la région. Appelée aussi « tortue boueuse » ou « tortue des marais », elle est menacée de disparition partout ailleurs, mais semble trouver le plateau à son goût : un bon indice de la qualité de ses eaux et, plus généralement, de son environnement. Outre cette tortue, vous avez de bonnes chances d’identifier, dans les airs cette fois, des buses, des faucons pèlerins et des milans noirs. Le plateau accueille plusieurs ENS (espaces naturels sensibles), notamment dans ses secteurs humides et dans ses tourbières.

La chapelle Saint-Jean-Baptiste accueille le visiteur à l’entrée des grottes de La Balme, tout au nord de l’Isle Crémieu.

Quant aux pelouses sèches, on peut y observer des dizaines de variétés d’orchidées, ainsi que l’étonnante anémone pulsatille (une grande fleur aux feuilles argentées et aux pétales d’un violet profond, souveraine en infusions, paraît-il, pour chasser la migraine). Depuis l’étang de Ry, n’hésitez pas à faire un court détour jusqu’à la ferme La Chèvre Ry, dont les 84 biquettes produisent d’excellents fromages que vous pourrez déguster sur place. Une visite de l’étable est possible sur demande. Dans le même esprit, une fois à Annoisin, passez au Gaec Les Ruchers du Bon Val, afin d’y faire l’acquisition de quelques pots de miel pour la route ! Là aussi, à condition de prévenir à l’avance, les visites sont acceptées. Enfin, pour la pause déjeuner, une seule adresse : l’Auberge de Larina, toujours à Annoisin. Cette ancienne ferme de lauzes, intelligemment rénovée, propose une cuisine simple mais de qualité et à prix doux. En sortant de table, n’omettez pas de visiter le petit musée de la lauze attenant au restaurant.

De Leyrieu ou d’Annoisin-Chatelans, il reste environ six kilomètres à parcourir en forêt ou à travers des prairies, et par des chemins faciles, toujours bien balisés, pour gagner Hières sur Amby. Dans ce village, vous pourrez faire étape au restaurant-hôtel Le Val d’Amby, sans doute la meilleure table de toute l’Isle Crémieu.

Les grottes de La Balme :
le Pamukkale isérois

A proximité immédiate de cet établissement, il faut absolument consacrer une heure à la Maison du patrimoine, logée dans l’ancienne cure du village. Ce petit musée, récemment
rénové, vous fera découvrir la longue histoire de cette contrée, occupée successivement
par les hommes du Néolithique, les Celtes, les Gallo-Romains, les Burgondes et les Francs.
Peu d’objets, mais bien choisis, et de nombreuses cartes et fiches explicatives font de ce lieu un passage obligé et enrichissant. Y sont exposés la plupart des objets exhumés lors des fouilles entreprises au sommet de l’impressionnante falaise qui domine le village, sur le site archéologique de Larina. Là-haut aussi, une visite s’impose. On y jouit d’une vue splendide sur la vallée du Rhône. Fouillé de longue date, le plateau de Larina est équipé de tables d’orientation qui informent le visiteur sur ses occupants successifs, depuis les hommes des cavernes jusqu’aux exploitants des carrières de lauzes sans oublier les électriciens de la centrale du Bugey, en contrebas. Depuis la Maison du patrimoine, une belle excursion de onze kilomètres baptisée « les falaises de Hières-sur-Amby » permet
de découvrir, par des chemins escarpés mais sans réel danger, aussi bien le lac de Bourcieu que le site archéologique de Larina.

Ultime étape de notre progression vers l’extrême pointe nord du département de l’Isère : le village de La Balme, distant de Hières d’environ six à huit kilomètres, selon les chemins
empruntés. Les grottes de La Balme attirent déjà 50 000 visiteurs par an et leur récent réaménagement devrait encore accroître cet engouement.

Le spectacle de ces vasques de calcite blonde sur lesquelles l’eau de pluie ricoche en un murmure continu n’est pas loin d’égaler la beauté du célèbre site turc de Pamukkale, en
Cappadoce. Que cela ne vous empêche toutefois pas de lever le nez de temps en temps vers le plafond de la grotte, vingt à trente mètres plus haut : à certaines heures, on peut y admirer le ballet offert par une bonne dizaine d’espèces de chauves-souris.

Les ruines du château Delphinal, qui surplombent la ville.

Variations médiévales à Crémieu et alentour

Depuis La Balme, vous pouvez pousser jusqu’à Vertrieu, trois kilomètres plus au nord, pour admirer l’épingle à cheveu que s’offre le Rhône avant de plonger plein sud vers la Provence. Le retour sur Crémieu, par des chemins différents de l’aller, s’effectue en une ou deux étapes : comptez vingt à vingt-cinq kilomètres, selon les trajets retenus. Vous n’aurez, de toutes façons, aucun mal à trouver des gîtes accueillants sur votre route. La cité médiévale de Crémieu offre de son côté d’autres magnifiques possibilités de randonnées.

A commencer par des promenades à l’intérieur de ses murs fortifiés : il faut absolument découvrir l’hôtel de ville, installé dans l’ancien couvent des Augustins, ainsi que la halle récemment rénovée (son extraordinaire toit de lauze ne pèse pas moins de 400 tonnes !). Une courte ascension (moins d’une demi-heure) jusqu’au sommet de la colline Saint Hippolyte vous permettra d’avoir une vue d’ensemble de la cité, de ses nombreux châteaux et de son impressionnant dispositif défensif. C’est dans ce décor taillé sur mesure que se déroulent chaque automne (les 13 et 14 septembre cette année) les Médiévales, deux jours de spectacles de rue qui enflamment toute la ville et qui se terminent par un grand banquet moyen-âgeux !

A cette occasion, n’oubliez pas de déguster une part de foyesse, une sorte de brioche au sucre, fierté locale que l’on s’arrache dans toutes les pâtisseries du cru. Pour espérer dépenser l’excès de calories ainsi accumulé, empressez-vous de fixer votre choix dans le catalogue des randonnées imaginées par l’office de tourisme. Il suggère une quinzaine de promenades des plus courtes et des plus faciles jusqu’aux circuits réservés aux très bons marcheurs.

Nathalie Kozik, patronne du gîte La bicyclette fleurie, entraîne volontiers ses hôtes à la découverte des vieux lavoirs et des abreuvoirs en pierre dans les environs de Moirieu.

Certains sont à thème, comme « peintres et paysages », « étangs et marais », « pays de la pierre », « maisons fortes et châteaux », ou encore « fours communaux et vieux lavoirs ». Nous avons été tout spécialement séduit par une excursion d’une quinzaine de kilomètres (mais sans difficultés majeures) dans le sud de Crémieu, autour du plateau de Moras, d’où il nous été permis d’embrasser un paysage à couper le souffle, du Vercors jusqu’au Mont Blanc. Bref : dépêchez-vous de découvrir l’Isle Crémieu avant que des hordes de touristes ne vous brûlent la politesse !

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