C’est au cœur des Corbières que se déroule l’essentiel du voyage, un pays de tous petits villages, avec une moyenne de 2,5 habitants au kilomètre carré. C’est ainsi que l’on définit un désert ! On y côtoie une nature sauvage et torturée, des collines dénudées, de hautes terres rouges brûlées par le soleil et battues par les vents. Un pays de grandes échines rocheuses portant haut des murailles meurtries, dont les remparts blanchis par le temps se confondent avec l’arête minérale, où l’on ne sait plus où commence la citadelle et où finit la montagne, et où histoire et géologie se rejoignent et nous transportent dans un autre espace-temps.

Guilhem Bélibaste, le dernier des Cathares

Officiellement, le Sentier Cathare débute à Port-la-Nouvelle, sur les rives de l’étang de Bages. Mais l’on peut choisir de commencer l’aventure à Villerouge Termenes, étape incontournable de l’épopée cathare située sur le GR® 36. N’est-ce pas ici, que le dernier des Cathares fut brûlé vif en 1321 ?  Son nom était Guilhem Bélibaste. Ayant tué un berger, il fut contraint de se mettre à l’abri. Une rencontre lui permit de s’initier au catharisme, tandis qu’il fuyait vers la Catalogne. Dénoncé, il fut condamné à mort et brûlé vif sous les murs du château de Villerouge, dont il reste aujourd’hui les murailles, les quatre tours et la porte fortifiée. Dans le village, on visite l’église Saint-Etienne et son superbe retable en bois polychrome.

Au Moyen Age, on exploitait par ici des mines de plomb argentifère, de cuivre, de fer, d’argent et d’or, d’où la richesse passée des Corbières, ses seigneurs et ses châteaux. Une fois rejoint le Sentier Cathare proprement dit, voici justement le château d’Aguilar, nid d’aigle veillant sur la plaine de Tuchan et ses beaux alignements de vignes. Le puissant donjon carré témoigne de son importance stratégique aux frontières de l’Aragon. Mais Aguilar tomba aux mains du roi de France après la croisade des Albigeois en 1240.

Ici ou là, un lopin abandonné

Quand elles ne sont pas plantées de vignes, les pentes se tapissent de taillis de chêne vert, jadis dédiés aux moutons. Pistachiers térébinthe, salsepareille, alaterne et fenouil sauvage, l’air embaume de senteurs méditerranéennes, tandis que la garrigue se rehausse de cyprès, d’oliviers et d’amandiers. Aphyllanthes de Montpellier aux belles corolles bleues, iris nains et tulipes de Celse, à chaque saison ses floraisons hautes en couleurs. Ici ou là, un lopin abandonné, où s’éparpillent des ceps sauvages, vestiges d’anciennes vignes, où l’on apercevra peut-être quelque couleuvre de Montpellier, lézard ocellé ou famille de lapins.

A Quéribus, la moindre parcelle rocheuse a été mise à contribution et le donjon massif prolonge la pointe rocheuse à 728 m de hauteur.

Quéribus, nid d’aigle et forteresse guerrière

Passé Padern et sa forteresse en ruines dominant le village, le paysage se décline en terrasses où l’on cultivait la vigne, ponctuées de clapas, monticules résultant de l’épierrement des sols. Ici ou là, une cazotte ou cabanon de vigneron.

Au fil des châteaux, c’est l’occasion de parfaire ses notions d’archéologie. On apprend à repérer un évier de 800 ans d’âge, la trace d’une cheminée, d’une ancienne citerne, de latrines ou encore les impacts de projectiles sur une façade. Justement, à un détour du chemin, surgit l’improbable apparition. Quéribus, puissante forteresse dont le donjon massif semble prolonger la pointe rocheuse pour la couronner à 728 mètres de hauteur. Nid d’aigle en équilibre sur son étroit piton calcaire, où la moindre parcelle rocheuse a été mise à contribution pour supporter ici un escalier, là un donjon et plus loin, une tour. Mâchicoulis, échauguettes, assommoir, barbacane, bretèches, canonnières, meurtrières, tout était conçu dans une logique guerrière.

Le donjon polygonal renferme la salle du Pilier s’ouvrant sous une élégante voûte gothique. Au sommet de la tour d’escalier, une vertigineuse terrasse d’où l’on s’offre par beau temps un panorama époustouflant : vallée de l’Agly, Canigou, plaine du Roussillon et ligne bleue de la Méditerranée. Dernier bastion de la sédition hérétique et ultime refuge des cathares avec Puilaurens, Quéribus capitula en 1255, après trente ans de résistance éperdue, alors que Saint Louis avait tenté de s’en emparer dès 1225. C’est la chute de cette forteresse qui marquera la fin du drame cathare et de la guerre des Albigeois.

Cucugnan, son curé et ses ruelles pittoresques

« L’abbé Martin était curé … de Cucugnan. Bon comme le pain, franc comme l’or, il aimait paternellement ses Cucugnanais ; pour lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient donné satisfaction » … La suite de l’histoire, c’est le fameux sermon des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, qui allait immortaliser ce petit village dans lequel l’écrivain provençal n’avait sans doute jamais mis les pieds.

Alors ce sera Peyrepertuse

Tournant ses façades vers le soleil et joliment posé sur un mamelon dominant les rangées de ceps, Cucugnan est un pittoresque village. On y déambule au gré des ruelles anciennes, des maisons aux couleurs chaudes, sans oublier un vieux moulin farinier dont les ailes tournent comme au temps jadis et une surprenante vierge enceinte dans l’ombre de l’église. Le voyage se poursuit et nous allons par monts et par vaux entre de belles haies de buis. Nous empruntons des montées en lacets où cheminaient jadis hommes et bêtes de somme. Bien souvent, les sommets bleutés de la chaîne pyrénéenne se profilent sur l’horizon. Lavande, romarin, arbousiers, chênes kermès, genévrier cade et genévrier commun, cistes aux grandes fleurs roses et pistachiers lentisques, l’ambiance est décidément méditerranéenne.

Fabuleux vaisseau accrochant ses remparts aux crêtes déchiquetées, Peyrepertuse est peut-être la plus fascinante des Citadelles du vertige.

S’il faut choisir la plus fascinante des citadelles, alors ce sera Peyrepertuse. Fabuleux vaisseau de pierre, la forteresse accroche ses remparts aux crêtes déchiquetées, faisant face à Quéribus. Suspendue au bord du vide, on distingue une enfilade de hauts remparts crénelés, de donjons et tours percées de mâchicoulis et d’archères. Malheureusement pour lui, Guillaume de Peyrepertuse n’avait pas prévu les exigences d’un long siège et dut se rendre aux Croisés trois jours seulement après le début du siège, le 16 novembre 1240. Cela valut néanmoins une longue vie au château. On raconte même que Du Guesclin s’y rendait en cachette pour y rencontrer sa maîtresse Dona de Soria.

Un ermitage suspendu à la falaise

Quelques étapes plus loin, nous approchons des gorges de Galamus, pile à cheval entre Aude et Ariège. De loin, on aperçoit l’ermitage de Saint-Antoine perché au-dessus du canyon, refuge d’ermites fréquenté depuis le 6e siècle. En creusant l’échine de calcaire massif du Jurassique, l’Agly ou « rivière des aigles » y a forgé l’une des plus belles cluses de la région. La progression est vertigineuse. On se glisse entre d’étroites parois escarpées, hérissées de cistes, genêts, arbousiers et chênes kermès agrippés à la falaise, de buis géants en quête de lumière. Un mince sentier, une succession de plates-formes et d’escaliers, et l’on se hisse jusqu’à la chapelle occupant une cavité naturelle. Les minuscules façades s’accordent joliment aux couleurs de la roche et aux tuiles mordorées des toitures. Au fond d’un à-pic vertigineux, l’Agly bouillonnant dévale entre cascades et marmites, prenant tour à tour d’incroyables teintes jade, turquoise, jaune ou ocre.

Le mont Bugarach,
point culminant des Corbières

Plus loin, le spectacle est encore au rendez-vous avec le mont Bugarach, point culminant des Corbières, véritable coup de poing minéral résultant du réveil pyrénéen il y a quelque 45 millions d’années. Au printemps, les prairies se piquent de gentianes des Corbières, sublimes lys des Pyrénées, astéracées et androsaces. Nous voici au royaume du vautour fauve mais c’est aussi par ici que vit l’euprocte des Pyrénées, petit amphibien endémique. Quant à la loutre joueuse, elle n’est sans doute pas très loin, même si l’on aura du mal à l’apercevoir, si ce n’est quelque trace ou empreinte.

A défaut de fin du monde, le Bugarach a des allures de bout du monde, où les villages se font rares. On y arpente d’anciennes voies de passage entre royaume de France et province d’Aragon, vallée de la Tet et vallée de l’Aude. On emprunte des sentiers escarpés où monter et descendre fait partie du jeu, soulignés de haies mêlant églantiers, aubépine, alisiers, cornouiller sanguin, viorne, prunelliers, amélanchiers et buis. Au bord du chemin, de belles gerbes de coronilles aux fleurs jaune d’or et de bruyère à balais.

Ingénieux châteaux sur fond de paysages grandioses

Soudain, une apparition lointaine, une silhouette claire et dentelée épousant le relief de la crête et se découpant sur le tapis sombre de la forêt. Dominant la vallée du Fenouillèdes du haut de ses remparts crénelés, le château de Puilaurens surplombe en à-pic le village de Lapradelle. L’un des cinq postes avancés veillant sur la frontière avec l’Aragon, il fut construit avec une ingéniosité hors pair pour résister à tout assaut. Et pourtant, lui aussi tomba aux mains de Simon de Montfort en 1209.

Quand elles ne sont pas plantées de vignes, les pentes accueillent la garrigue et l’air embaume de senteurs méditerranéennes.

Tout en grimpant en lacets à l’assaut de cette forteresse, on dépasse une succession de murs disposés en chicanes, percés d’ouvertures de tir, qui protégeaient la montée. Une fois là-haut, on découvre une fabuleuse construction militaire médiévale, qui n’a pas tout perdu de sa grandeur d’antan (vaste cour intérieure, tours appareillées, donjon, poternes, archères, citerne, logis, courtine). Le tout sur fond de paysages grandioses dont une vue imprenable sur le pic de Bugarach. C’est ici qu’arrivant de Monségur, les cathares se réfugièrent, protégés par Guillaume de Peyrepertuse, avant d’être tous exterminés jusqu’au dernier …

On laisse les entrées maritimes derrière nous et l’horizon se fait plus verdoyant. On retrouve l’Aude à Quillan et de vastes massifs de conifères, hêtres et chênes pubescents. Dans les parages, se cache un petit mammifère aquatique rare, le desman des Pyrénées doté d’une trompe qui lui vaut son surnom de rat trompette. Après avoir franchi la ligne de partage des eaux, on entre en forêt de Nébias. Ambiance feutrée entre grands chênes et mousse luxuriante. Les sentiers s’enfoncent dans un dédale de pierres, formations karstiques ciselées par l’érosion. Sous les frondaisons, se cachent cerfs, chevreuils et sangliers, mais encore grands tétras, pics noirs et chouettes de Tengmalm.

Le château de Puivert a encore fière allure, racontant à ses visiteurs les cours d’amour et les troubadours du Languedoc médiéval.

Dernière surprise et non des moindres, le château de Puivert dominant majestueusement la plaine agricole, jadis un lac qui disparut au 13e siècle. Un donjon massif de 35 mètres de haut, un escalier en colimaçon, une chapelle gothique somptueuse, des fenêtres ouvragées, la forteresse a fière allure. Et pourtant, Simon de Montfort l’assiégea en 1210 et y pénétra en vainqueur trois jours plus tard. Avec ses culots de voûte portant luth, guitherne, tambourin, orgue portatif, psaltérion, cornemuse, vielle, la salle des musiciens raconte à ses visiteurs le Languedoc médiéval des cours d’amour et des troubadours. Depuis la terrasse, le spectacle est superbe, plaine du Quercob, forteresse de Montségur aux confins de l’Aude et de l’Ariège, pic du Bugarach et cimes pyrénéennes … Sublime conclusion pour cette escapade au royaume des Citadelles du vertige.

Retour dans l’Histoire

Il était une fois des moines prêcheurs qui allaient par routes et chemins, porter le message d’une nouvelle religion, se démarquant de l’Eglise en place qui selon eux, ne respectait pas les idéaux du Christ. C’est justement l’Eglise qui baptisera « cathares », ces apôtres itinérants, ou encore « parfaits et parfaites », quand ceux-ci se disent « bons hommes » et « bonnes femmes ». Le mouvement est né en Rhénanie mais c’est dans le Midi de la France qu’il connaît l’accueil le plus favorable.

Une résistance farouche s’organise

Les communautés se multiplient et rapidement, le phénomène inquiète l’Eglise catholique. Au début du 13e siècle, c’en est trop, le pape Innocent III déclare hérétiques les cathares. La croisade contre les Albigeois s’engage en 1209, sous la houlette de Simon de Montfort, l’un des seigneurs du nord convoitant ces terres du Midi. C’est alors que les seigneurs locaux propriétaires de puissants châteaux souvent situés entre royaume de France et province d’Aragon, font le choix de soutenir leurs sujets, pas mécontents de défier ainsi les croisés. Une résistance farouche s’organise qui n’empêchera pas l’extermination des Cathares et aura des conséquences dramatiques pour tous ces seigneurs.

Les Terroirs du Vertige

Depuis une quinzaine d’années, les vignerons des Corbières (AOC depuis 1985) ont affiné la qualité de leurs produits (réencépagement, sélections et nouvelles technologies). Ainsi, à la coopérative de Talairan, un nouveau concept a vu le jour en juillet 2014 avec six vins sous le signe des Terroirs du Vertige. L’idée, c’était d’associer vins et patrimoine, crus locaux et symbolique des châteaux cathares. Six Vins Patrimoine ont ainsi été créés, six Terroirs du Vertige rattachés à six lieux emblématiques : Quéribus, Peyrepertuse, Cucugnan, Lagrasse, Termes et Villerouge-Termes. Pour la petite histoire, c’est justement, Roland Courteau, sénateur de l’Aude, qui a proposé que le vin soit intégré au patrimoine culturel et gastronomique de la France, avant le dépôt d’un dossier à l’Unesco, en vue du classement du vin au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Bon à savoir, les vignerons proposent des balades vigneronnes sur leur terroir. S’informer : Office de tourisme des Corbières sauvages, 04 68 45 69 40, www.corbieres-sauvages.com

 

 

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