La silhouette d’un aigle aux ailes déployées planant sur le Tyrol, voilà ce que semble dessiner la Voie de l’Aigle, principal itinéraire de randonnée sur le territoire. 1 480 km au total, de la vraie marche en montagne à la randonnée plus tranquille, chacun y peut y son bonheur. Longeant la chaîne de montagnes du Wilder Kaiser, les Alpes Brandenberg, le Rofan, le Karwendel et les Alpes Lechtal, l’itinéraire principal court sur 280 km, soit 23 étapes de Saint-Johann dans la basse vallée de l’Inn à Saint-Anton-am-Arlberg. Pour commencer, on peut s’offrir le plus bel aperçu de la région en grimpant dans le téléphérique du Zugsptize au départ d’Ehrwald.

A 2805 m d’altitude dans l’ombre du Zugspitze, on découvre un panorama d’exception à 360° avec plus de 400 sommets autrichiens, italiens, suisses et allemands.

En quelques minutes, on franchit les 1580 m de dénivelé entre Ehrwald et le point d’arrivée à 2805 m d’altitude, dans l’ombre du Zugspitze, plus haut sommet allemand à 2962 m. C’est dans les années 1920 que l’ingénieur Adolf Bleichert conçut cette incroyable réalisation téléportée pour l’époque, soit la plus longue ligne au monde, la plus grande dénivellation et la gare amont la plus élevée. De là-haut, le regard porte jusqu’aux Préalpes et un panorama d’exception à 360° déroule sous nos yeux plus de 400 sommets autrichiens, italiens, suisses et allemands.

Clochers en bulbe, chalets de rondins et gretchen

Entre le plateau de la Mieminger et la chaîne du Wetterstein, il est temps de partir arpenter la montagne tyrolienne. Au départ d’Ehrwald , empruntons un morceau choisi de la Voie de l’Aigle, à 75 km à vol d’oiseau au nord-ouest d’Innsbruck.

Le Tyrol, c’est à coup sûr
un voyage dans le temps

La Bavière est à deux pas et l’on se croirait presque au pays de Sissi. Partout où le regard se porte, surgissent à l’horizon de ravissants villages aux églises baroques tout en dorures, d’où pointent les clochers en bulbe tapissés de petites tuiles. Chapelles romantiques et calvaires pittoresques, chalets de rondins, torrents et rivières transparentes, prairies multicolores, marmottes lançant leur sifflement clair, nous plongeons à corps perdu au coeur de la carte postale. Le Tyrol, c’est à coup sûr un voyage dans le temps, avec son accueil hors du commun, ses gretchen en tablier à rayures, jupe longue et corsage en dentelles, ses musiciens en culotte de cuir yodlant allégrement le tralala itou, et ses auberges de montagne où les géraniums fleurissent dans des godillots de randonnée en guise de pots de fleurs. Ce matin, c’est le grand départ pour notre première rencontre avec la Voie de l’Aigle. Le directeur de l’hôtel vient randonner avec nous. C’est dire si au Tyrol, l’ambiance est simple et conviviale, voire familiale ! Une petite ascension en téléphérique et nous sommes à pied d’oeuvre.

Autour de nous, un paysage de rêve, alpages verdoyants, sommets parés de grandes taches virginales scintillant au soleil, ciel bleu azur où s’effilochent quelques nuées. L’air est cristallin, une merveille. Nous sommes cernés de géants rocheux antédiluviens qui vous racontent des millions d’années d’érosions et de concrétions, où chaque centimètre de roche esquisse mille ans de sédimentation. Impossible de se perdre, des panneaux d’orientation nous indiquent avec précision le chemin à suivre, les distances et le niveau de difficulté, toujours bien entretenus, efficacité tyrolienne oblige. Très vite, on pénètre en forêt. Sur fond de brise sifflant dans les ramures, on suit de beaux chemins ourlés de fougères qui se glissent entre de géants sapins escortés d’érables de montagne.

Festival fleuri et lacs aux eaux turquoises

Au détour d’un sentier, surgit le lac de Seebenseele, apparition turquoise et transparente reflétant les montagnes environnantes.

Arrêt collation du matin dans un pavillon de chasse tout de bois conçu, d’où l’on s’attendrait presque à voir surgir Sissi en escapade avec son Franz de prince. Autant dire que par ici, on sait recevoir ! Un peu comme si tout avait été pensé pour les randonneurs depuis bien longtemps. Pyramides de charcuterie et de fromage, bretzel et bière fraîche ou vin blanc local à la clé… Sans oublier la délicieuse topfenstrudel ou tarte au fromage blanc du pays. Il faut dire qu’au Tyrol, la randonnée est une vieille histoire et tout semble avoir été prévu à cet effet, auberges de montagne, refuges, stations de téléphérique bien placées … Plus loin, la forêt s’ouvre sur une prairie multicolore, gentianes sauvages, trolls jaune d’or, renoncules alpestres, pâquerettes d’altitude, coussins blancs de saxifrage, tapis roses de silène acaule, touffes violettes de campanules, gerbes flamboyantes de lis martagon, anémones à fleurs de narcisse, c’est un incroyable festival. On remonte des sentiers ancestraux empruntés avant nous des siècles durant par des paysans montagnards. On dépasse des fermes tyroliennes à la silhouette étirée, au large toit portant haut son clocheton et à la façade ponctuée de balcons en bois.

Un cheval Haflinger nous salue d’un hennissement, joli petit équidé tyrolien avec sa robe dorée et sa crinière blonde. Le sentier se fait parfois étroit et sauvage, puis brusquement, l’horizon s’ouvre tandis que surgit le lac de Seebenseele, pur moment d’émerveillement. Un vaste cercle turquoise et transparent dont les eaux cristallines offrent un formidable miroir pour les escarpements rocheux qui l’enserrent. Un peu plus haut, cerise sur le gâteau, une colonie de chamois caracole à flanc de rocher. La balade se poursuit, parfois dans l’ombre des épicéas et des mélèzes multicentenaires. Le sous-bois résonne du chant aigu du rouge gorge en alerte, désireux de marquer son territoire. A l’orée de la forêt, la valériane nous fait fête tout comme le lotier corniculé qui s’essaime en vastes tapis dorés. Sans oublier la plus grande et rarissime orchidée du Tyrol, formant un énorme coeur jaune, ou encore l’emblématique fleur alpine, le fameux edelweiss, qui signe l’apothéose de cette journée.

Griffes du diable et cours d’eau cristallin

A Leutasch, le lac est le paradis des pêcheurs, ombles de rivières et truites arc-en-ciel.

Une petite ascension en téléphérique et nous voilà de nouveau à pied d’oeuvre, direction Leutasch et sa vallée à travers le Gaistalbaches. L’ensemble de la Voie de l’Aigle est ponctué de télescopes dernier cri, et depuis les plus beaux points de vue de l’itinéraire, le randonneur s’offre gratuitement de vertigineux panoramas à 360 degrés. GPS à la clé, on peut aussi voir la suite de la randonnée ainsi que le nom des montagnes environnantes.

D’étroits chemins nous emmènent au fil des pâturages ponctués de petites auberges de montagne. Les prairies verdoyantes se piquent de corolles jaunes, on ne sait plus où donner du regard. Ici, ce sont de superbes orchis tachetés mauves au nom improbable de Dactylorhiza maculata, là des renoncules sauvages à la corolle blanche, des massifs de roses des Alpes, ou encore des buissons rosés de primula farinosa qu’on nomme par ici « pipi d’Elisabeth », malicieux souvenir d’une halte princière au Tyrol … Quant à la griffe du diable à la mauve corolle, elle est omniprésente, de son vrai nom « raiponce orbiculaire », rien à voir avec la princesse aux cheveux interminables … On scrute l’horizon car il n’est pas rare d’apercevoir des chevreuils, des cerfs, et vers les cimes, le vol majestueux d’un aigle royal. Qui sait, peut-être apercevrons-nous même quelque gypaète barbu …

Ici ou là, un fossile ou un coquillage nous raconte des temps oubliés, réminiscence d’une ancestrale présence marine il y a quelque 200 millions d’années. Changement de décor. Nous longeons désormais un large couloir d’une minérale blancheur, au milieu duquel court un ruisseau cristallin. Nous sommes dans le sillage de la Leutascher Ache aux reflets improbables balançant entre le vert d’eau et le turquoise. Les berges sont jalonnées de saules et d’aulnes gris et dans les remous, on devine le frétillement des truites. Ayons l’oeil, on nous a dit qu’il y avait même des écrevisses.

Paysage « Milka » et villages comme dans les livres d’enfants

Nous pénétrons à nouveau dans la forêt, royaume des épicéas, des pins des montagnes, des érables, des sorbiers des oiseleurs, du chèvrefeuille noir et de la bruyère des Alpes. Avec un peu de chance, nous croiserons peut-être le tétras-lyre et même le rarissime grand tétras. Un peu partout, l’arbre emblématique des montagnes tyroliennes, le pin cembro ou pin des Alpes. Il est réputé pour réduire le rythme cardiaque, et l’on s’arrêterait bien pour faire un petit somme sous ses frondaisons. Il n’y a pas plus réparateur, paraît-il. On fabrique d’ailleurs des éléments de literie avec ce bois, et même des copeaux de cembro pour glisser dans les oreillers, c’est dire …

Sur la Voie de l’Aigle les hôtels Wanderhotels, adaptés aux randonneurs, se chargent du transport des bagages d’étape en étape.

Bien souvent, prairies et pentes vallonnées nous donnent l’impression d’arpenter un terrain de golf XXL. Et l’on continue à feuilleter cette encyclopédie de botanique à ciel ouvert, ici la superbe rose des Alpes, qu’on connaît mieux sous le nom de rhododendron et là, la daphné striée qui s’éparpille en jolies touffes rose pâle fleurant bon l’amaryllis. Dans les pâtures, de paisibles vaches couleur locale, nous regardent passer, dotées d’une élégante robe grise sur laquelle se détache leur joli ventre blanc. Avec leur mufle noir souligné d’une bande claire, ce sont des Tiroler Grauviceh, arrivées dans la région dans les bagages des Huns vers le 4e siècle. Justement, à un détour du chemin, nous plongeons en plein paysage « Milka » : sur fond de cimes enneigées, une prairie luxuriante piquée de fleurs multicolores, un grand chalet de bois séculaire et des vaches joliment tachetées portant clarine au cou carillonnant dans le vent.

C’est presque trop beau
pour être vrai

La balade se termine à Leutasch, joli village tel qu’on en voit dans les livres d’enfants, avec ses chalets étagés et son église baroque portant haut son clocher doré à bulbe. Une fois visité le musée de l’écrivain tyrolien Ganghofer, on arpente les rues de Leutasch baigné d’ambiances tyroliennes et l’on se dit qu’à quelques heures de Paris, décidément, tout cela semblerait presque trop beau pour être vrai.

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