Un seul gonfleur pour tout le village

Ce n’est pas toujours simple de se lancer sur les traces des autres, de ceux qui y sont déjà allés, ceux-là même qui vous ont déjà raconté : la beauté, les yeux kholés, la rencontre, les sourires, le calme si bruyant parfois. Pas simple de se dire qu’on ne sera pas les premiers.

Et pourtant, semelles dans la poussière et nez au vent, en arrivant dans la vallée à cet endroit précis du monde, le marcheur s’avoue vaincu. Paysages arides et majestueux, maisons simples et solides, sourires ébréchés et francs : le village de Zawyat Almazi, tout au bout de la vallée des Ait Bougmez, est un de ces endroits à part, baigné par les jeux d’ombre et de lumière du Haut Atlas.

« Au rythme des cultures saisonnières »

Le village semble vivre au rythme des cultures saisonnières qui le nourrissent, des hommes et des femmes qui s’y attellent, des discrets appels à la prière qui rappellent des heures passantes, et des matchs de foot qui ressemblent à tout autre dans le monde : rassembleurs.

Un seul gonfleur pour tout le village est rangé au gite de Touda (voir encadré), et chaque matin, un joueur vient redonner corps au ballon pour que le match puisse commencer. Pourquoi un seul gonfleur ? Et finalement pourquoi pas ? Simple anecdote ? Sans doute, mais elle en dit long sur la quiétude générale qui règne ici et qui fait de ce village et de cette vallée une allégorie du temps présent et de la collectivité.

Une vallée de cultures et de sourires

Plaine verdoyante, col aride ou ruisseau en crue, la vallée des Ait Bougmez offre au printemps un festival de paysages.

Il suffit de tourner les yeux vers la plaine verdoyante pour palper ce sentiment de sérénité collective. Le temps est à la pousse des carottes, aux labours tracés par les chevaux de traits, aux plantations de pommes de terre.

Un attroupement d’hommes s’active pour monter le mur d’une maison. Ils sont cinq, dix, plus si nécessaire et si possible, l’ouvrage est unique, la réalisation plurielle.

Juste au-dessus de ce groupe de travailleurs, vers les sommets qui abritent la vallée, on s’aperçoit que les dernières neiges sont encore bien présentes, et rappellent que l’hiver n’est pas si loin. Ici les conditions de vie sont parfois rudes, et ne sont sans doute pas étrangères à la solidarité et à l’attention mutuelle que se portent les habitants.

Et puis, après avoir franchi de nombreux seuils de maisons pour prendre un thé, c’est de nouveau vers l’hospitalité des sommets qu’on s’est tourné.

Des randonnées sauvages ou peuplées

De la simple randonnée familiale à la randonnée plus sportive, la vallée propose de quoi user les semelles pendant plusieurs jours. Brahim et Ahmed seront à tour de rôle nos accompagnateurs sur les sentiers pendant ces quelques jours de marche, avec bivouac possible ou retour au gîte pour des itinéraires en étoile.

Agriculteurs, guides, bricoleurs en tout genre, la chanson au bout des lèvres et la débrouille au bout des doigts, c’est à travers leurs yeux et dans leurs pas que se déroulent les belles randonnées de la région.

Izourar, un lac et des nomades

Le lac Izourar abrite les nomades pendant les transhumances de juin.

Histoire de se mettre en jambes et de ne pas monter trop vite, on commencera la premier jour par une ascension tranquille vers le lac Izourar.

En suivant quelques cairns balisant le sentier juste au-dessus du gîte de Touda, on parvient d’abord à une petite crête qui flirte doucement avec les flancs de l’exigeant Azorki, que l’on réserve pour plus tard. En dépassant facilement les quelques 350m de dénivelé de la balade, on découvre une vaste steppe qui plonge le pas dans une sorte de mélopée
sereine. Aucune difficulté sur ce sentier qui semble déboucher sur nulle part, sinon sur le seul plaisir d’avancer. Et au gré d’un léger dernier lacet, la silhouette sombre d’une veille bâtisse rappelle au randonneur sommeillant que, ici, des peuples n’ont pas fait que passer. En s’approchant du lac Izourar à partir du mois de mai, le calme du lac n’est qu’apparent : il abrite pour la belle saison et les transhumances du mois de juin des familles de nomades vivantes et chantantes. Un paysage spectaculaire et quasi lunaire, une terre hospitalière. Avec un guide pour faciliter la relation et la contact, le bivouac et le repas avec ces familles sont un réel moment d’humanité. En profiter, avec respect et humilité, et marcher le cœur léger.

Un paysage spectaculaire
et quasi lunaire, une
terre hospitalière.

Il est possible de faire le tour du lac et ainsi de prolonger l’ambiance, l’isolement, le silence avant d’abandonner avec regret la féerie du lieu. Mais pour les plus aventureux, en longeant de l’autre côté du lac les bergeries de pierre et de genévrier, ce sont de petites gorges en eaux qu’il faudra suivre et parfois traverser sportivement jusqu’à se retrouver dans la plaine en face de Zawyat Almazi.

Fossiles et traces de dinosaures pour randonner en famille

Le lendemain, changement de rythme en descendant dans la vallée. Jusqu’à la ville de Tabant, c’est un itinéraire cette fois clairsemé de jachères et de champs cultivés, de villages innombrables et peuplés d’enfants, de canaux irriguant le tout, d’eau et d’éclaboussures de vies.

Dans la vallée qui conduit jusqu’à Tabant, la randonnée somme toute tranquille traverse de nombreux villages où l’agriculture est omniprésente.

Traverser Iglouane, Ifrane, Rbat et tellement d’autres villages encore jusqu’à perdre le fil de leur enchainement. Le touriste foule de ses pas les mêmes sentiers empruntés par l’homme qui part au champ ou par l’enfant qui court pour rejoindre l’école. Un « salamalekoum » échangé, sans suspendre la tâche en cours et c’est la vie qui reprend.

Le berbère est à ses corvées quotidiennes, à ses contraintes d’existence bornées par le lever du jour et la tombée de la nuit.
En suivant en toute tranquillité notre guide, on s’inscrit dans une marche lente, attentive à ce qui l’entoure. Les mules qui nous accompagnent, très pratique pour le portage ou pour les enfants fatigués par la marche, ne nous incitent pas à accélérer.

Parfois, à l’ombre d’un chêne vert ou d’un genévrier, Brahim, le guide, propose des fruits secs, et on en profite pour échanger les noms des sommets, ou discuter des traditions.

Les enfants dodelinent sur la mule, s’assoupissent parfois et retrouvent soudainement de l’énergie quand on arrive à Rbat, exactement au village de Ibaqliwen. Là, c’est rendez-vous avec la préhistoire et observation des traces de dinosaures : randonneur, grand et petit, s’amusent à comparer leurs pointures dans les immenses pas des animaux. Bien que discret et peu mis en valeur, – on ne le découvre qu’en posant la question à un habitant – le site fait son effet. Reste à convaincre encore les autorités locales et les habitants de l’intérêt historique d’un tel patrimoine. Mais à Rbat, comme ailleurs dans la région, les dinosaures comptent moins que le champ quotidien, que le vent et la pluie venus de l’ouest, ou encore que le passage du rare pick-up de la vallée… dont on profitera pour remonter au village une fois Tabant atteint. Le marché de Tabant aura sans doute eu raison des dernières velléités de marche. Dans la poussière de la route du retour, c’est aussi toute la vie berbère qu’on embrasse.

Azorki, un itinéraire plus sportif

Cette deuxième journée a suffi pour prendre le rythme et être prêt à se confronter à plus difficile. En suivant les mêmes cairns que le premier jour pour rejoindre la crête qui menait à Izourar, c’est en revanche une toute autre ascension qui nous attend :1400 mètres de dénivelé plus haut, un sentier en zig zag zèbre le flanc de la montagne sans jamais finir, avant de délivrer le marcheur courageux sur une crête sommitale encore enneigée en début de printemps. Azorki et ses 3677 mètres pointent vers le ciel et surplombent avec majesté un panorama qui couvre toute la région de Azilal jusque dans les anfractuosités les plus secrètes des montagnes berbères.

Un petit sentier au milieu des chênes verts

Mais si à longer la première crête, le sommet paraît trop exigeant, il est encore temps de changer d’avis et de filer vers la gauche et en contrebas pour rejoindre le col Tizi Ntirghist, franchi le premier jour en voiture. D’abord en descendant dans une petite vallée tranquille et ses quelques bergeries au repos pour le moment, puis en remontant un peu de l’autre côté le dénivelé absorbé au milieu des somptueux genévriers, jusqu’à une antenne relais. Ici, on traverse rapidement la route pour regagner un peu de hauteur et se laisser attirer par la vue des villages en contrebas, à rejoindre très facilement par un petit sentier au milieu des chênes verts (en cas de fatigue, il est également possible de raccourcir l’itinéraire et de prendre la route peu fréquentée).

Et comme on aime à regarder d’un autre sommet ce qu’on a souvent grimpé la veille, il suffit simplement le lendemain de gagner l’autre côté de la plaine, juste à l’opposé du gîte Touda pour gravir la pente jusqu’au col de Taglafayt et flirter avec la neige persistante.

Et là, encore, s’asseoir, et savourer. Le silence, la vue, et une ènième gorgée de thé.

Texte et photos : Claire Simiand

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