Traversée de la Haute Maurienne. Durée : 2 jours

Androsace alpina entre refuge du Carro et col des Pariotes.

La descente du col du Montet nous amène au refuge du Carro, le plus élevé de Maurienne, nous sommes une quinzaine de convives, adultes et enfants. Des navettes permettent d’accéder au pont de l’Ouiletta, sur la route du col de l’Iseran, pour bénéficier d’un sentier à flanc de montagne accessible à des personnes peu entraînées ou des enfants, permettant de profiter de la moyenne montagne et pourquoi pas de l’accès à ce refuge d’altitude, puis de descendre le lendemain à l’Ecot, au-dessus de Bonneval.

Au matin, les nuages ont glissé dans la vallée nous isolant du reste de l’humanité. Après avoir traversé le col des Pariotes (3034m), je laisse mon épouse aux sources de l‘Arc pour atteindre le col Perdu, le plus oriental hormis l’extrême SE des Alpes. Le versant italien y est empli de la Nebbia, humidité issue de la plaine du Pô.

En contrebas du refuge Tazetti, un troupeau de moutons s’est déployé dans la pente.

Nous descendons presque jusque l’Ecôt pour remonter au refuge des Evettes par les gorges de la Reculaz parsemées de quelques passages câblés qui en font le piment. Le refuge des Evettes est plein d’alpinistes en quête de sommets, dont l’Albaron que nous allons traverser dès demain.

Réveil 3h30. C’est une nuit sans lune et nous n’avons qu’une seule lampe frontale peu performante pour 4 ! Il nous faut rattraper nos collègues pour profiter de leurs lumières. Au lever du jour, nous chaussons les crampons et découvrons que nos deux « ouvreurs » sont des « ouvreuses ». L’ascension est magnifique. Nous voulons gagner du temps en basculant directement dans la face sud-ouest de la Selle de l’Albaron, ce qui se révéla être une mauvaise idée.

Cloués sur place,
par une inquiétante
mini tornade.

Nous assistons à un phénomène étrange : le vent monte dans la face opposée, s’engouffre entre névé et cailloux pour déboucher en furie tourbillonnante comme un génie sorti de sa lampe. Il reste en spirale ascendante, hésitant, semblant nous sentir, peut-être nous regarder puis se rapproche en soulevant des galettes de pierre de 15 kilos et enfin disparaît, nous laissant quelques instants immobiles. Hypnotisé, inquiet du caractère habité de cette inquiétante mini tornade, je n’ose déclencher mon appareil photo et comprends les peurs que pouvait secréter autrefois cette haute montagne. En descendant vers le refuge d’Avérole, nous bénéficions, d’une vue saisissante sur cette grande pyramide qu’est la pointe de Charbonnel, troisième sommet de la Vanoise chapoté d’un précaire glacier suspendu.

D’avérole au col du Mont Cenis via Rochemelon. Durée : 2 ou 3 jours

Au refuge d’Avérole, on ne peut guère nous renseigner sur l’étape suivante. Au lieu de la vallée glaciaire du Ribon, nous optons pour le col de l’Autaret et le refuge Tazettii en Italie. Ce col fort isolé présente une flore magnifique dont le roi des Alpes, l’éritriche nain. Nous doublons un randonneur allemand, professionnel de ce type de parcours qui projette d’organiser le tour de la Bessanèse à partir de l’aéroport de Turin.

Plus bas, un immense troupeau de moutons et son berger se déploient en V derrière le chien patou. Nous n’avons que peu d’indications sur le refuge Tazzeti, notre but, alors nous prenons au plus court sans perdre d’altitude. Vu d’en bas, le refuge présente une allure de nid d’aigle.

Derrière le barrage du Mont Cenis, l’eau turquoise du lac contraste avec le paysage environnant attire le regard.

Nous ne sommes plus dans le Val d’Aoste francophone, mais au-dessus de Suse et profitons d’un partage gastronomique 100 % italien : anchois, poivrons marinés, terrines chaudes, tiramisu et autres spécialités, que nous apprécions beaucoup. Ajoutez le vin et les digestifs, ça parle fort, nous laissant un mauvais présage pour la nuit que nous passerons tous ou à peu près dans la même salle. Heureusement, la fatigue aidant, en quelques minutes, le soufflé retombe et chacun rejoint discrètement son matelas, soulignant ainsi la nature joviale et respectueuse de nos amis transalpins. Un coucher de soleil de feu puis le scintillement au fond des agglomérations de la Doire Ripaire et de Turin paraissant si proche, clôt cette belle soirée.

Après un lever nocturne, s’extirper de ce nid d’aigle pour grimper la falaise qui le domine, nous plonge dans une ambiance un peu irréelle. Nous atteignons le col de la Resta et changeons radicalement de décor. Nous repassons en France sur une face glaciaire et plate. Jamais, nous n’avons ressenti un passage aussi rapide entre deux ambiances si différentes.

En cas de problème, des amis sont là

Un petit groupe est loin devant et un autre, plus important, chemine dans la montée. Pas de promiscuité mais le sentiment d’avancer tout en sachant qu’en cas de problème, des amis sont là.

Avec ces trois parties, comme dans un bon repas, cette ascension nous comble : arrête-paroi caillouteuse et sombre en guise d’apéritif, glacier plat et froid en plat principal, puis dessert sur un bon sentier montant vers le ciel. Nous atteignons le sommet et le dos de son colosse, car c’est bien une Madone colossale qui nous y accueille. A côté, Vittorio Emanuel salue Suse, une des plus grandes dépressions des Alpes et l’un des hauts sommets les mieux connus dès le moyen âge depuis la plaine et Turin.

Colossale peut-être pas, étonnante c’est sûr, est aussi l’ambiance que nous découvrons versant italien autour de la chapelle : des dizaines de randonneurs, en short et teeshirt. Quel contraste entre ces deux versants ! On accède à la petite chapelle ou au refuge voisin juste à côté, en se faufilant dans cette assemblée haute en couleurs, sur une petite terrasse surplombant de plus de 1100m le replat suivant. Tout respire la bonne humeur, sans le moindre garde-fou ni balustrade.

Au col de Novalèse, nous plongeons en Italie dans l’immense pente rocailleuse. 700 m plus bas, nous apercevons le refuge Stellina, gardé épisodiquement par des bénévoles locaux. Le chemin des douaniers (2100 m) est à l’altitude du barrage du Mont Cenis mais en fait, la route serpente, descendant ou remontant et contrariant notre envie d’en finir après 12h et 2000 m de dénivelée.

Nous terminons par un joli chemin en balcon le long de ce lac bleu méditerranée qui finit par déboucher, magiquement, au fond du jardin. Au Toët, nous avons vue sur la mer ou presque, dans un gîte qui nous semble un palace.

Du col du Mt Cenis au refuge Molinari via la pointe Ferrand. Durée : 2 jours : 6 et 7 h

Les diverses fortifications et vestiges des derniers conflits nous rappellent que ce col était fort défendu car le plus facile entre France et Italie, moins haut que le petit Saint Bernard et plus simple d’accès que celui du Mont Genèvre.

La montée vers la Pointe Ferrand.

Le barrage du Mont Cenis et sa digue en cailloux semblent bien adaptés à la flore alpine. Sa construction  a duré de 1962 à 1968 noyant notamment un prieuré qui fut « remplacé » par une chapelle pyramide que le père Robert Fritsch, botaniste passionné de plantes alpines a renforcé d’un jardin alpin débuté en 1970.

Il n’y a que peu de refuges côté français jusqu’au massif du Thabor, nous allons donc encore profiter de l’Italie et de ses capacités d’hébergement.

Nous atteignons, via le vallon de Savine, le col Clapier, siège du passage d’Hannibal il y a près de 2300 ans ; un bivouac, flambant neuf, l’évoque fort joliment.

Eritrichium nanum, siège, magnifique, au milieu de vaches et randonneurs qui, comme nous, se restaurent. Nous passons devant l’abri (Ricovero) del Gias, plutôt froid que refuge.

Arrivée au refuge Vaccarone, nous découvrons un condensé floristique tout à fait exceptionnel à cette altitude : 2741 m.

L’accès direct vers l’Italie se fait depuis Chiomonte, près de 2000 m plus bas ; la plupart des randonneurs que nous croisons, suivent un tour, comme ce couple allemand qui vient du refuge Molinari et va parcourir notre étape à l’envers, ou ces deux français qui viennent du refuge d’Ambin. Chacun raconte son étape et son objectif du lendemain. Le notre, est de gravir la Pointe Ferrand via le col supérieur de l’Agnel. Les deux français qui ont descendu une partie de ce col chaussés de leurs crampons dans une neige fondante et peu sûre, le juge difficile. De plus, nous apprenons que le refuge Scarfiotti, clé de ce passage en Italie ne sera pas ouvert avant 3 semaines !

Le duo allemand nous recommande de nous dévier vers Molinari, et de continuer vers une Posto Tapa Communale, c’est à dire un gîte étape dans un alpage, géré par la commune. Le problème est que nous n’avons rien pris à manger pour le soir. Nos deux sauveurs germaniques ajoutent fort gentiment à leur conseil un plat lyophilisé. Le gardien nous remonte le moral avec une cuisine de son cru tandis que plus tard Suse brille dans la nuit claire et que la neige a bien durci.

Une gigantesque méduse

Tôt le matin, nous remontons la pente qui nous mène au col supérieur de l’Agnel. Nous longeons le petit glacier homonyme qui ressemble à une gigantesque méduse. Nous décidons de gravir la Pointe Ferrand française ou Monte Niblé italienne. De la croix dédiée au jeune Walter Blais, nous distinguons le bivouac récemment construit en son honneur. Nous découvrons aussi le lac d’Ambin ou lac bleu encore en partie gelé.

Au bivouac, des vivres en surplus ont été laissés par les usagers et nous pouvons nous permettre de prendre un sachet de thé parmi les nombreux disponibles pour notre petit déjeuner au « Posto Tappa Communale » (PTC).

Une sente escarpée et encombrée par la neige en contrebas descend par le col Est. Nous préférons le col ouest, à priori plus aisé, via un cairn isolé et un peu naufrageur, en haut de pentes raides plutôt destinées au ski de printemps.

Au refuge Molinari, nous sommes accueillis par une jeune femme qui nous permet d’utiliser largement son téléphone pour organiser, via l’office du tourisme de Bardonecchia, les deux nuits à venir.

Du refuge Molinari au refuge du Thabor. Durée : 3 jours de 6 à 7 h

Départ 9h30 ; nous devons gravir les 1200 m qui nous séparent du lac de Galambra, où nous retrouvons le chemin initialement prévu.

Crevant le plafond à 2800 m, nous faisons halte au bivouac Sigot, aux alentours duquel un spectaculaire jardin s’offre à nos yeux ébahis : Eritrichium, androsaces, primevères, silènes, renoncules des glaciers, Petrocallis… de merveilleux spécimens botaniques s’épanouissent ici.

Nous plongeons
en Italie par
d’immenses pentes
rocailleuses.

Le lac Galambra tapisse à 3000 m le fond de cette haute combe, dominée par une ancienne caserne en ruine qui nous servira de lieu de pique-nique, toujours en bras de chemise.

Les cols de Fourneaux sont 100 m au-dessus ; le méridional mène dans le Val Fredda où se trouve notre Tappa communale.

Nous traversons des tapis monocolores dont les parfums nous remplissent les narines de pollen et nous font nous sentir comme des abeilles.Arrivés au gîte, des chiens nous accueillent joyeusement. Certains sont attachés, d’autres libres.C’est un grand grenier aménagé qui nous sert de gîte. L’odeur est celle des habitations de tous les gens de montagne il y a un siècle. Des lits, mais pas de couvertures, ni d’oreillers. Il y a aussi gaz, chauffe-eau et donc douche ; c’est mieux qu’au siècle dernier ! Nous mangeons légèrement, n’ayant pas vraiment prévu cette soirée en autonomie.

Le lac Rond au-dessus du refuge du Mt Thabor.

Quelques victuailles en excès, laissées pas des randonneurs de passage, nous permettent de nous restaurer d’une soupe chaude. Lever 6 h, alors que nos hôtes sont déjà au travail. Les nuits sont courtes et les journées sont longues pour ces increvables et admirables paysans à qui nous réglons finalement nos nuitées 2 x 15 € ; le rapport qualité prix est plus qu’intéressant.

Nous descendons vers Rochemolles, la partie la plus basse de notre trek, qui nous plonge dans l’Italie et sa touffeur estivale. Nous évitons toute de même la descente à Bardonecchia puisque sitôt Rochemolles, nous remontons de quelque 1200 m vers le col de Roccia Verde à 2800 m.

Grimpant en face Sud-Sud Est, le soleil est dans notre dos. Notre sac à dos est couvert de mouches, taons et autres insectes dont nous faisons visiblement la collecte dans ces herbes hautes. 4 heures insupportables, pendant lesquelles prendre une photo est un supplice et s’arrêter pour boire une torture. Transpirant intensément, nous sommes des abreuvoirs à mouche ambulants et nous comprenons que la bonne odeur de l’étable nous joue un tour.

Le chemin de descente vers Merdovine est peu marqué et pour abréger nos souffrances, j’essaie de couper au plus court. Mon épouse à force de rentrer la tête dans les épaules, souffre de courbatures à l’omoplate. Le découragement nous guette. Nous apercevons le gîte alpage, heureusement prévenu de notre arrivée par l’OT de Bardonecchia. L’annexe est bien isolée du bétail et pourvue en oreillers, couverture, cuisinière et nourriture.

Nous allons mieux manger ce soir. Nous avons payé aujourd’hui le trop peu de calories ingurgitées depuis hier matin.  Nous devons partir tôt plus tôt, si nous voulons éviter les difficultés telles que celles d’aujourd’hui. Le réveil matinal des bergers, enfants y compris, nous y aide et vers 7 h, nous sommes en route.

Nous remontons le sentier de la veille pour reprendre le sentier balcon Antonio Carmino. Nous parvenons ainsi au col du Fréjus et rentrons sur le territoire national.

Nous sommes au-dessus des remontées de Val Fréjus, longeons à gauche la Punta Nera pour accéder au col du petit Argentier, raide mais court. Nous remontons en pente douce la combe des Roches, prolongement de la station de Val Fréjus dont nous n’apercevons que quelques alpages réaménagés.

Plusieurs groupes de randonneurs nous ont déjà précédés au Mont Thabor. Pour l’un d’entre eux, c’est la troisième tentative : mauvais temps, fatigue, le Thabor semble se mériter. Trois jeunes femmes attirent l’attention. Anglophones, vêtues de tenues de cycliste, elles sont montées en VTT !

Notre objectif est de rejoindre le refuge des Drayères, avant dernière étape de notre périple, la montée au Mont Thabor sera donc une traversée.

Du refuge du Thabor au col du Lautaret avec traversée du Mt Thabor. Durée : 2 jours de 7 à 8 h

Nous retrouvons d’autres randonneurs montés de la Levette au-dessus de Val Fréjus dont certains sont plutôt des coureurs, luttant contre le chronomètre, le plus légèrement vêtus possible. La montée est un peu longue et minérale ; l’endroit s’appelle le désert et l’ambiance à l’arrière de la chapelle est conforme à l’appellation.

Humour et
musique nous
attendent au refuge.

Au Mont Thabor, une visite de cette chapelle nous rappelle beaucoup celle de Rochemelon et l’Italie, qui d’ailleurs était à la frontière jusqu’en 1947. Au sommet, l’ambiance est extraordinaire avec un parfum de désert. Le « groupe de la troisième chance », rencontré au refuge, demande à se joindre à nous. Ensemble nous allons partager ces moments rares de convivialité typique en randonnée en montagne.

Je souhaite éviter de reprendre le même chemin de descente et couper au plus court pour gagner le col des Muandes via le Rocher du Chardonnet d’où un groupe de 3 personnes monte visiblement non encordé. Nous descendons le névé du sommet suscitant l’envie des trailers en basket ou l’effroi des randonneurs moins avertis. Nous atteignons vite le col des Méandes, ayant aidé au passage à identifier quelques plantes un randonneur, botaniste néophyte. Deux heures nous suffisent pour atteindre le refuge des Drayères où de jolies ancolies des Alpes ralentissent notre descente.

Le mont Thabor sur fond de la Meije.

Le refuge est plein de parasols comme à une buvette. C’est samedi, il fait beau et même très chaud dans les vallées, le refuge est bondé. Deux musiciens répètent à l’ombre. Un léger accent, une pointe d’humour, un bruxellois et un liégeois parcourent quatre des refuges de la région pour y distiller leur gaité musicale. Gardiens et musiciens belges nous offrent un moment de plaisir mêlant musique et apéritif, puis la bonne humeur wallonne nous emmène rejoindre la cuisine pour y faire la vaisselle au rythme de la musique.

Nous montons le lendemain vers le seuil des Rochilles via un antique sentier romain et longeons les lacs Rond puis de la Clarée et bifurquons vers le col des Cerces.

Dernière montée vers le col de la Ponsonnière à un peu plus de 2600 m et à 2 h du Grand Galibier. Au cours de cette ascension nous croisons nos 3 cyclistes féminines, qui assurément n’ont pas froid aux yeux !

Arrivés dans le bas de la vallée du Rif, il nous reste à rejoindre le refuge du Lautaret qui accueille en plus des randonneurs classiques, cyclotouristes, Vététistes et famille motorisée en quête de logement au bord de la route. Il est situé à quelques centaines mètres du jardin du col du Lautaret où nous sommes accueillis le lendemain de la dissémination les cendres de Serge Aubert, le directeur disparu il y a quelques mois.

Ainsi s’achève notre trek botanique dans les Alpes, une grande randonnée aux combinaisons multiples, à la fois sportive et scientifique, notre motivation de départ étant l’observation de la flore alpine.

Textes et photos : Dominique Brochet

 

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