Randonnées naturalistes en province Sud

Les lacs et marais du Grand Sud calédonien

Sur le tracé du GR® NC1, entre le refuge des Néocallitropsis et le site de Netcha.

Nous partons de Nouméa, très tôt le matin, vers une destination très prisée des Calédoniens : le Grand Sud. Situé à proximité de l’agglomération, celui-ci permet facilement des « expéditions » pour la journée ou pour le week-end. Il offre une grande variété de paysages dénudés, sauvages, et de grands espaces mystérieux. Il a le parfum et le goût de l’aventure. C’est une région désertique qui a beaucoup souffert de l’exploitation forestière et minière incontrôlée et aujourd’hui encore, elle vit sous la pression de plusieurs projets miniers. Pourtant, les blessures qui balafrent le sol et la terre rouge lui donnent un caractère et un attrait incontestables, une beauté tragique.

Le Sud rassemble des ensembles végétaux où poussent la plupart des espèces locales : l’araucaria, dont le pin candélabre (Araucaria muelleri), endémique au Sud, le houp (Montrouziera), le tamanou (Calophyllum), le kaori (Agathis lanceolata et Agathis montana), le chêne gomme (Arillastrum gummiferum) et le néocallitropsis (Neocallitropsis pancheri). On y trouve aussi des plantes bien étranges : des plantes carnivores (Nepenthes et  Drosera neocaledonica). Les berges des rivières sont habillées par le bois bouchon (Retrophyllum minor) ; une des espèces les plus rares du grand Sud. Les orchidées (Eriaxis rigida ou Megastylis gigas) sont deux géantes que l’on voit facilement, lors de leur floraison. Du bois préhistorique aurait été découvert dans la vase des lacs du Sud : un néocallitropsis vieux de … 12030 ans, antérieur à la présence humaine. Le règne animal y est, en revanche, plus discret. Seuls quelques oiseaux animent nos randonnées : perruches (Cyanoramphus saisseti), pigeons (Ducula goliath) ou encore balbuzards (Pandion haliaetus) à proximité des côtes. Le visiteur un peu curieux, pourra voir les scinques, les veuves noires et autres insectes uniques au monde comme les phasmes.

Lacs et marais du Grand Sud, constituent le plus grand réservoir d’eau douce de l’île.

Je vous emmène flâner sur le tracé du GR® NC1, entre le refuge des Néocallitropsis et le site de Netcha. La longue crête séparant la plaine des Lacs de la vallée du creek Pernod relie le pic du Pin à la mine Anna-Madeleine. Le sentier, parfois en terrasses, chemine sur ce balcon, peu élevé, mais bien détaché dans le paysage environnant. La plaine des Lacs, qui s’étale à mes pieds, est une vaste zone humide constituée d’un ensemble de dépressions creusées dans le plateau cuirassé.

Celles-ci forment de grandes « flaques » séparées par des surfaces marécageuses. La plaine des Lacs est drainée par la rivière des Lacs, qui, comme un étroit ruban d’argent, serpente entre des festons de terre rouge. La rivière prend sa source dans le lac en Huit et franchit la limite nord de la grande cuvette, au niveau de la chute de la Madeleine, pour rejoindre le creek Pernod. Les dépressions régulent le cycle de l’eau en absorbant le trop-plein à la période pluvieuse. Elles limitent ainsi les effets des crues. Pendant les périodes de sécheresse, elles rendent progressivement aux rivières, l’eau stockée. La rivière de la Laverie et celle du Déversoir sont les seuls exutoires. Elles ne vomissent leurs flots bruns que lorsque le niveau de l’eau est élevé.

Ces zones humides sont des habitats privilégiés pour des espèces spécifiques adaptées aux conditions de vie qui y règnent. Elles constituent donc des espaces à forts enjeux écologiques et économiques et ont été ajoutés, il y a peu, aux 2 103 zones humides de la liste des espaces Ramsar. Ce type d’écosystème est défini, par Ramsar, comme « des étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d’eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, où l’eau est stagnante ou courante, douce, saumâtre ou salée, y compris des étendues d’eaux marines dont la profondeur à marée basse n’excède pas six mètres ». Dans le périmètre classé par la liste Ramsar vivent 75 % des espèces endémiques calédoniennes.

C’est le cas de Galaxias neocaledonicus, poisson du lac en Huit, unique de par son origine, vestige d’une ère lointaine où le Gondwana réunissait Nouvelle-Calédonie et Australie. Sur terre, évoluent des geckos parmi les plus grands du monde.

Le regard perdu vers l’horizon, je poursuis ma balade. Parfois, dans les cols, je traverse de petites forêts sombres peuplées d’elfes emplumés qui, déguisés en pigeons, roucoulent au-dessus de ma tête… Un papillon bleu (Papilio montrouzieri), posé sur une feuille rosée, retient son souffle à mon passage. Magie de la forêt ! Je débouche alors sur un petit pic. L’espace se dégage, la nature me happe. Le soleil caresse la surface de l’eau et, partout de la lumière éclate en gerbes brillantes. Je m’assieds face à l’étendue parsemée de longues taches vertes et sombres, et je laisse mon esprit vagabonder.

La rivière des lacs, comme un ruban d’argent sur une passementerie ocre rouge.

Il remonte le temps. Il imagine les hommes qui, perchés au sommet des pics, scrutaient le lagon au loin, pour guetter les voiles des terribles Kuniés, guerriers de l’île des Pins, qui attaquaient fréquemment les clans du bord de mer. Les ancêtres des Attiti, des Agouréré, des Wama, des Watrone ou des Akougni vivaient tapis dans les petites plaines côtières. Dans mon rêve, se dessinent les billons d’ignames qui sillonnaient la plaine côtière proche. Près de trois mille ans se sont écoulés depuis leur première apparition dans ces lieux. Dans mon dos, le soleil descend. Le ciel rougeoie. Il est temps de rentrer. Demain, nous partirons vers le nord de la province Sud. Nous irons vers le domaine de Deva qui, depuis quelques années, s’ouvre à l’écotourisme.

Le marais Fournier (domaine de Deva), un opéra en vert majeur…

Arrivés tôt ce matin, nous traversons le domaine de Deva, qui occupe la plaine côtière de Poé. Nous rejoignons le départ du sentier des Géants. Et nous enchaînerons ensuite par le sentier de la Forêt des Origines. Ces sentiers, plats et faciles, offrent de belles flâneries autour du marais Fournier, point d’étape important pour les oiseaux migrateurs. Tapis, entre mer et collines, sous les frondaisons d’une des dernières forêts sèches de Nouvelle-Calédonie, le marais Fournier recèle des spectacles naturels inhabituels. Je chemine en suivant d’obscures sentes. La lumière tamisée par le feuillage des grands arbres piquette le sol. Mes pas froissent le tapis de feuilles sèches.

La plaine des Lacs abrite nombre d’espèces endémiques calédoniennes

Les racines noueuses pétrissent l’humus noirâtre. Au détour d’une courbe, une biche s’enfuit. Parfois, le vol pesant d’un oiseau vient troubler la quiétude. L’eau dormante du marais croupit sous une mince pellicule verte. J’éprouve un vague sentiment de délicieuse inquiétude, une aimable solitude. Là, posé sur ses énormes racines, agrippé au sol, campe un immense banian. Mes amis amoureux des arbres, posons-nous à cet endroit calme, dans la touffeur des sous-bois. Et comme si nous disposions de tout le temps du monde, écoutons, regardons avec notre corps.

Le silence bruisse de mille petits bruits. Les branches grincent et craquent, l’eau coule dans mon gosier et glougloute, les couleurs chatoient, les ombres enveloppent, la lumière jaillit, les oiseaux gazouillent. Le temps passe, la sève coule. Je la devine. Elle coule dans les canaux de la terre, elle coule dans la chair de l’arbre. Mais l’arbre attend, immobile, stoïque. Parfois ses feuilles frissonnent dans l’alizé, se frôlent et se caressent. Mais l’arbre attend. La nature le couvre, l’avale, le digère. Mais l’arbre attend, impassible.

Le sentier des Origines nous a offert une belle transition vers notre expédition en province Nord sur les traces des anciens.

Parcours insolite et captivant dans les profondeurs d’un royaume où règnent les lutins.

 

Randonnée « ethnographique » en province Nord

Le GR® Nord est vivant, il se développe. Il permet de valoriser des espaces ruraux qui n’ont pas d’autres ressources. Dans sa configuration actuelle, il chemine dans un monde imprégné d’histoire. Il parcourt des régions marquées par les guerres tribales ou les migrations de populations qui ont bouleversé les équilibres sociaux de l’époque. Plus tard, dans la période de colonisation, la région a été marquée par des rébellions contre l’administration coloniale. La plus connue est celle menée par le chef Ataï dont les reliques ont récemment été restituées par le Muséum national d’histoire naturelle. Et la dernière révolte, celle de 1917, reste encore bien mystérieuse.

Les racines noueuses pétrissent l’humus noirâtre.

Les séquelles de ces épisodes sont encore perceptibles au travers des revendications et des conflits fonciers actuels. Elles imprègnent les relations entre clans. Et la gestation du GR® Nord y est régulièrement confrontée lors des palabres pour obtenir ses droits de passage. Or, l’acte coutumier qui fonde l’accord ne s’obtient que lorsque le consensus est trouvé entre les clans concernés. Les négociations sont donc parfois longues, mais passionnantes pour « l’étranger » que je suis. Elles sont un défi à la logique cartésienne européenne. Les notions de propriété privée, de cadastre, ont une existence très différente de la nôtre. Et il convient d’en capter les règles et les usages.

Un sentier n’a d’existence ou de vie que par les hommes qui l’ont créé. Les études toponymiques menées par l’Agence de développement de la culture kanak (ADCK) répondent à cette préoccupation. Je laisse le soin aux spécialistes du monde kanak de mener ces enquêtes délicates dans une communauté de tradition orale. Pour ma part, je me contente d’aller voir les signes visibles de l’histoire humaine et de participer à des palabres avec les conseils des chefs de clans.

Je chemine en serpentant dans les hautes herbes, parmi les troncs blancs des niaoulis clairsemés

Mes dernières explorations m’ont entraîné sur le parcours d’anciennes migrations. La chaîne centrale, dans l’aire Paicî-Cèmuhi, est jalonnée de vestiges qui parlent : tertres, racines des clans ; pétroglyphes… L’expansion Paicî, partie de la côte Est vers la côte Ouest, est connue depuis la publication, en 2000, des études de l’ethnologue Alban Bensa. Les récits montrent que ces migrations et les guerres qu’elles suscitèrent sont antérieures à 1850. Et qu’elles se sont étalées sur des décennies.

La chefferie Nâdù-Gôrôtù, en provenance des vallées de Tchamba et de Goiéta, a réussi à étendre son influence jusqu’à Koné en refoulant les populations qui s’y trouvaient. C’est grâce aux récits de l’érudit kanak Emmanuel Naouna, appelé familièrement Adië, ou le « Grand Kanak » de Mélanésia 2000, que Bensa a réussi à reconstituer une partie des événements. Je suis donc allé sur les traces de ce passé avec un petit groupe de Wëtë (Ouaté), conseillé par les anciens de la tribu, des botanistes et un enquêteur en relation avec Alban Bensa.

Pendant plusieurs jours, nous avons sillonné des espaces encore bien secrets en suivant le couloir de rivières obscures ou des crêtes herbeuses jalonnées d’anciens tertres. L’épopée visait aussi à aider les jeunes à se réapproprier le passé de leurs ancêtres ainsi qu’à permettre aux enquêteurs de l’ADCK de travailler sur les toponymes qui ne figurent pas sur les cartes. Et, pour moi, ce fut l’occasion d’évaluer les possibilités pour, un jour, entrouvrir l’espace aux visiteurs, lorsque le temps des palabres aura fait son œuvre.

Ouvrir un sentier impose de longues négociations pour obtenir les droits de passage.

Marcher au royaume des oiseaux

C’est la saison fraîche, période idéale pour randonner. J’aime cette saison parce qu’elle est l’espoir de l’été, parce qu’elle comble le corps. J’aime cette saison pour ses lumières et ses éclairages. La nature y est douce et paisible. Je l’aime pour ses petits matins frisquets et les brumes qui s’effilochent au soleil levant, ses parfums de végétation exacerbés par l’humidité et la fraîcheur de l’aube, ses couchers de soleil flamboyants. Alors, pour clore notre périple en Nouvelle-Calédonie, je vous invite au royaume des oiseaux pour une randonnée esthétique et aérienne. Il est des rendez-vous qui ne se ratent pas ! La montée au sommet des Roches de la Ouaïème est de ceux-là ! La barre rocheuse bordant le cours de la Ouaïème, au nord de Hienghène, est impressionnante. Visible depuis le bac, elle jaillit presque verticale et bouche la vue vers le sud. Ses pentes vertigineuses plongent directement dans le lagon.

L’itinéraire d’aujourd’hui suit le parcours d’anciennes migrations.

Un sentier, ouvert il y a quelques années, offre le privilège d’accéder à cet espace longtemps inviolé et énigmatique. Il serpente dans une large combe boisée sur la face sud du massif, puis, à 700 m d’altitude, jaillit sur les crêtes qui dominent la masse étincelante du Grand Océan. Pour atteindre le sommet à 900 m, la sente longe, entre vide et maquis, le faîte de la barre rocheuse. Elle est aérienne et éclaboussée de lumière. Frissons en perspective. C’est probablement un itinéraire parmi les plus spectaculaires de Nouvelle-Calédonie.

Tôt le matin, je quitte le camping « Chez Marie » à Wajik (Ouenguip) (GPS : 488 971 – 7 718 115) et, peu avant le pont qui enjambe la Pwé Hwa Wéc, je m’engage sur une piste de maintenance (km 0,3 ; GPS : 488 751 – 7 718 185) qui grimpe sur le bord de la route. Elle permet d’atteindre le premier pylône visible et se poursuit par un sentier dans le talus de terre en direction du Ga Hilék (alt. 159 m), magnifique point de vue sur l’océan (km 0,8 ;  alt. : 159 m ; GPS : 488 603 – 7 717 865). La combe coincée entre les falaises de Wan et celles de Pivac forme un entonnoir à l’intérieur duquel je chemine en serpentant dans les hautes herbes, parmi les troncs blancs des niaoulis clairsemés. Progressivement, l’itinéraire se glisse dans la forêt en se rapprochant de la Pwé Hwa Wéc. Il traverse un creek (km 3,5 ; alt. : 633 m ; GPS : 486 417 – 7 717 705) en infléchissant sa trajectoire vers le nord, puis il gravit une petite crête montante dégagée. Dans mon dos, un époustouflant point de vue vers l’est se dégage ; le lagon et ses îlots s’étirent jusqu’à l’horizon.

La progression est impressionnante.

Le sentier fait enfin irruption sur le point de vue (km 3,8 ; alt. : 740 m ; GPS : 486 185 – 7 717 912). Délivrance ! Le marcheur prend l’océan en plein visage.  Vers le nord-ouest, l’imposant massif sombre du mont Panié (alt. : 1 628 m) est calfeutré dans son capuchon de brume. L’embouchure de la Ouaïème, barrée par un banc de sable blanc, ourle le bord de mer. Pour gagner le sommet, je continue sur la crête vers le sud-ouest. La progression est impressionnante. Elle domine un à-pic vertigineux.

Ambiance ! J’atteins enfin le point culminant (km 5 ; alt. : 982 m ; GPS : 485 432 – 7 717 370). Les sommets, baignés par le silence et la solitude, sont toujours une libération. Les grands oiseaux glissent silencieusement en longues courbes gracieuses… Le souffle discret de l’alizé apaise la brûlure des poumons provoquée par les efforts de la montée. En contrebas, le soleil caresse la surface de l’eau qui scintille. Le retour s’effectue par le même itinéraire.

Textes et photos : Jean-Francis Clair (Thupaca Qatr)

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